Ton prénom

timjanvier5Chaque enfant traine dans son sillage l’écho d’une poignée d’histoires qui tiennent à coeur à leurs parents. Tes grands-parents à toi, les parents de ta maman, te raconteront un jour ses collants de laine et ses lunettes un peu de travers, la manière dont elle se dressait sur ses coudes quelques heures après sa naissance ou encore cette fois où, héroïque, elle résistait de son mental d’acier à l’appel de la gratouille lors d’un épisode de varicelle à trois ans. A toi, mon tout petit amour, qui n’as que trois mois et des poussières, j’ai déjà bien ancrées dans la tête des bouts de ton histoire à raconter – toute la vie si tu m’y autorises – comme un disque rayé. Parmi celles qui précèdent ta naissance, quand tu n’étais encore qu’un grain de riz sur un écran, j’aimerais t’écrire celle du choix de ton prénom.

On en a fait des détours pour tomber d’accord, ton papa et moi, pour trouver cet allignement raisonnable, ce nom qu’on aurait dans la peau à jamais. Il y avait cette liste collée sur le frigo, raturée, complétée, avec des petits coeurs, des ronds, et ces trois lettres inscrites là depuis le début qui disaient T I M, « c’est joli Tim ». Et puis un jour, on a chifonné la liste, on avait trouvé, point final, c’était décidé. Et là commencèrent les heureuses coïncidences qui nous assuraient de ne plus envisager de retourner en arrière.

C’était à la fin du mois de juillet, ciel bleu soleil de plomb, l’été léger encore. J’attends le bus qui me ramènera à la maison, d’une attente un peu plus longue que d’ordinaire, une dame caddie à la main, cigarette à la bouche note mon ventre rond et fait trois pas en arrière, « parce qu’on ne fume pas à côté d’une femme qui attend famille », ah non, « dites-moi, suis-je assez loin ? », elle sourit – elle a les yeux qui plissent -, « Félicitations, madame, est-ce une fille ? un petit garçon ? ». Elle porte en elle la simplicité remarquable qui rend les échanges limpides avec les inconnus. Chemin faisant, elle me parle de son aventure de mère, obstacles et amour sincère, « je suis maman d’un grand de 18 ans », c’est pas facile tous les jours, dites, mais on s’en sort, toujours on s’en sort. Elle grimpe dans le bus bondé la première et, quand c’est à mon tour d’y monter, de son bras elle me fait de grands signes, « j’ai une place pour vous, dites, il faut vous asseoir surtout ! ». On bavarde, on rit, sans se soucier du monde autour, elle aime son fils au papa arraché trop tôt par la vie. Cette femme est un trésor et elle ne le sait pas. A contre-coeur vient le moment où je lui dis « je descends ici », alors elle me souhaite bonne chance et tout le meilleur du monde, ce sera merveilleux, « à bientôt peut-être ? oh j’espère ». Le bus est arrêté et, dans un dernier sursaut, c’est moi qui veut avoir le dernier mot « Mais dites-moi, il s’appelle comment, votre fils ? ». Tim. Alors je n’en reviens pas, un sourire me barre le visage, un sourire qui n’est rien comparé au sien quand je lui confie que « c’est incroyable, vous me croyez si je vous dis que c’est Tim qu’on a choisi ? ». Mais déjà je m’éloigne en priant pour la revoir un jour, pour lui présenter mon Tim à moi lorsqu’il sera dans mes bras.

Et ça n’a pas manqué, un jour froid de novembre, bonnets vissés sur la tête, je reconnais sa voix, même bus, même endroit. Visage à moitié caché par l’hiver, elle me regarde et son franc tombe quand je lui annonce pointant le petit ourson blanc collé sur ma poitrine « Je vous présente Tim, est-ce que vous vous souvenez ? ». Bien sûr qu’elle s’en souvient, bien sûr qu’elle a, comme moi, scruté les gens du quartier pour espérer un jour me retrouver. Il fait presque noir déjà, journée hostile de grand vent et de flaques grises, mais un des plus beaux jours de cet hiver pour moi.

Il y eut cet été là d’autres coïncidences (parlons d’About Time qui passe à la télévision dans ma chambre d’hôpital, ce film que j’aime tant, avec ce garçon attachant dont j’avais oublié qu’il portait ton prénom) et je chéris aujourd’hui plus encore les hasards opportuns que la vie sème sur nos routes.

Le T de l’équilibre, le I de la lumière, le M pour la mélodie. Je vois ton prénom en jaune, solaire, comme une petite musique, un tintement. Espiègle, léger mais ancré, c’est tout ce que je te souhaite, mon tout petit. Tu façonneras ce nom à ton image, il n’appartient désormais plus qu’à toi mon bébé.