Ce qu’il me dit du spectre de la lumière blanche

spectre« Tu pourras m’expliquer d’où viennent les couleurs incroyables du ciel à l’aube et au crépuscule ces derniers jours ? La lumière rasante de l’hiver ? Le froid polaire ? Bisou » Le nez collé à la fenêtre, j’envoie mon message valser sur les ondes à travers le ciel bleu et les rayons bas du soleil au zénith. Le gris a fait ses valises pour quelques heures, parti recouvrir de son épais manteaux de gouttes en suspension d’autres villes, un peu plus loin à l’horizon. Bon prince, il a laissé dans son sillage quelques filaments de coton, nuages blancs de rien du tout qui mêlent leurs trajectoires aux itinéraires des avions.

Hier soir, après avoir éteint le radiateur et la lueur inhospitalière des néons, après les quatre étages descendus à pieds parce que, des années plus tard, résonnent encore les paroles de Thomas d’Ansembourg « emprunter l’escalier, c’est célébrer la chance et le miracle de tenir debout sur ses deux pieds », je m’étonne de trouver le ciel encore clair au-dessus de ma tête malgré l’obscurité de la rue. Nuit de Magritte, dans l’entre-deux, ni tout à fait jour ni tout à fait nuit. La rue avalée à moitié, je marque un arrêt malgré le froid piquant devant le ciel pastel du petit hiver à peine entamé. « Vous feriez fausse route à penser que l’on observe les plus beaux couchers de soleil dans un ciel sans nuages » nous avait dit l’homme tatoué perché à l’arrière du bateau, manoeuvrant la barque où nous étions là, tous les huit côte à côte sous le soleil encore brûlant de dix-sept heures, à serrer dans nos mains la bière fraîche tout droit venue la vieille glaçière. Ce soir de janvier, alors qu’on n’en finissait pas de contempler la lumière orange incandescente se réfléter dans le Mekong, le ciel lui a donné raison : les nuages sont d’extraordinaires révélateurs de couleurs, obstacles opportuns au rayonnement presque horizontal de la fin du jour.

Hier, je reprends mon chemin, bifurque à droite sur la grande place blanche qui glisse comme un miroir avant de jeter un regard en arrière. Et là, le feu au bout du grand boulevard ! Lumière jaune et rose et mauve et bleue, couleurs franches avant la nuit prête à tomber sur nous tous qui marchons nous mettre à l’abri dans la châleur de nos maisons. Je me surprends ces jours-là à me demander « Pourquoi diable j’habite en ville ? », regrettant les hautes tours qui barrent l’horizon et ne nous donnent à voir qu’à moitié les phénomènes inommables qui nous murmurent à travers la brise « Chers humains, vous êtes tout petits ».

Vingt heures, mon téléphone sonne, « Bonjour, comment tu vas ? ». Sur les ondes il me parle de lumière solaire, de diffraction, de réfraction, des couleurs du prisme et de la décomposition de la lumière blanche, de l’angle des rayons, d’humidité dans l’air et des couchers de soleil sur la mer. Mon père est ce genre de personne prête à me préparer un dossier rien que pour moi juste pour m’expliquer, le genre qui lors de nos randonnées sur les volcans nous équipait, mon frère et moi, de loupes, de vinaigre et de petits marteaux, le genre à dissoudre des coquilles d’oeufs, provoquer des réactions chimiques sur un bout de table de la cuisine et expérimenter avec les moyens du bord pour le plaisir de la science. Moi qui ai le coeur académique tourné vers l’esthétique, la langue et la littérature, il m’est arrivé de me demander si l’on ne perdait pas un peu de magie en chemin à force de vouloir tout expliquer. Aujourd’hui, la science a fait la lumière sur des ombres autrefois effrayantes, elle a dilué des mystères et fait de nous des êtres raisonnables. Mais, puisqu’elle reconnaît ses limites et l’étendue insoupçonnée des champs qu’il lui reste à explorer, force est de constater que, à condition de se montrer attentif, le monde moderne n’est pas en reste en matière d’étrangeté.

Et vous, quel phénomène naturel vous fait chavirer ?

Petite note : on fermera les yeux cette fois sur la qualité de l’image tout droit venue d’un smartphone qui fait ce qu’il peut :)