La soustraction de l’Être

mimosa3

Chaque matin, 8:15, je traverse sous les néons la toute petite galerie commerçante qui sent l’usure et le café brûlé. Les volets métalliques sont encore fermés, il y a cette femme qui sort du bistrot les chaises en rotin de la terrasse qui n’a jamais baigné dans la lumière du jour. Il y a cet homme qui, tous les jours, invariablement, lit son journal à la même table, même tasse blanche, même veste noire, même spéculoos Lotus assorti au café. Il y a les employés de la supérette qui grillent, en rigolant, une troisième cigarette avant de reprendre le ballet des palettes. Et il y a l’homme en gris, cheveux gris, parka grise et jeans bleu. Chaque matin, il est là, dans la galerie, sur la place, devant la porte, à l’arrêt de bus du trottoir d’en face. 17. 92. 71*. Chaque matin, il laisse passer les bus, il ne monte pas. Chaque matin, il regarde le sol, ou ailleurs, mais pas les gens. Il est là sans y être, on ne le voit pas, il marche, il vit, mais il n’existe pas. Chaque matin, il me croise, je le croise, il me reconnaît sans doute. J’aimerais lui dire bonjour, il jette les yeux dans la vitrine sombre du cordonnier – les clés, les semelles, les ristournes – il regarde ses pieds. Certains matins, quand le bus est passé, qu’il n’y a plus personne, que les témoins sont partis, je le vois glisser jusqu’à la benne du petit supermarché qui sent la poussière, il charge son cadis. Gris, lui aussi. Et puis, un battement de cil et il est là, comme s’il attendait le bus, à nouveau. 17. 92. 71. Mais il ne monte pas.

Chaque matin, il y a cet homme gris dont la posture crie l’absence, qui se soustrait du monde en fuyant les regards. J’aimerais lui dire bonjour, il regarde droit devant la porte vitrée à ouverture automatique se refermer sur mon passage. Je jette un oeil sur ma montre, je presse le pas, je suis en retard.

*Par souci d’anonymat, les numéros de bus ont bien entendu été trafiqués.