Six mois

6-mois-2Le thé fume encore dans la théière, effluves d’épices – cannelle, gingembre, cardamome, le parfum vient de loin – et de pain chaud. Ce matin, on m’appelle Mademoiselle malgré mon ventre plein et je voudrais que ça dure encore un temps, au moins. Dans trois mois, dans six mois, dans deux ans, j’aurai toujours ce fouillis de cheveux entortillés à la hâte sur le haut de la tête, ce regard qui se noie dans le vide parfois, la même fille blonde et imparfaite que maintenant, les bras et la tête un peu plus encombrés seulement.

Tu en auras bu des thés, des cappuccini, des eaux pétillantes, tu en auras vu des tables de café durant ces longues matinées d’un été qui n’a de cette saison dorée que le nom. Tu en auras vécu des averses, des ciels noirs et des orages de nuit, la fraicheur du crépuscule et les foulards colorés qu’on enroule autour de nos cous quand on rêve de visages hâlés et de jambes nues. Après la Provence en hiver et le brouillard d’Amérique, tu auras vu à travers moi les ruelles étroites de Barcelone et la pierre rouge et ocre des maisons de Bologne, on en aura vu des paysages et de la terre vue du ciel, on en aura parcouru des kilomètres, toi et moi.

Moins de cent jours nous séparent de ta naissance et, puisque mon corps me fait signe qu’il est temps de cesser de courir après le temps, je m’affaire à préparer ta venue avec tout le bon sens et la mesure possibles, avec toute la confiance naïve dont on peut faire preuve quand on n’a pas tout vécu de la vie. Dans les livres, dans les récits de mes amies, je pousse la porte d’un monde complexe et fascinant, d’un univers constitué de variables infinies, d’incertitudes, de parcours tortueux, d’initiations perpétuelles, d’un tas d’erreurs inévitables et de fantastiques victoires. Dans le noir, avant de dormir, je te souffle combien on t’aime et combien, tu sais, on fera de notre mieux. Puisque rien n’est fondamentalement prévisible, au fond, je ne crains rien de ce qui nous attend.

Moins de cent jours et, tandis que tu joues des pieds et des coudes presque sans répit, tandis que tu ne sembles jamais dormir vraiment, je me délecte de chaque première fois : premier berceau, premier pyjama, premier livre. Premiers émois. Quelle chance de rejouer l’existence depuis le début, de reprendre la boucle, de bouleverser les perspectives et tout recommencer sous le masque et la cape d’un nouveau rôle. Quel vertige, quel bonheur, quel honneur de rejouer cette histoire universelle avec toi.

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