Pile et face

Quotidien-2Les jours sont courts, le soleil bas, les ombres longues, les joues roses et le vent glacé. Décembre sonne l’heure des bilans qu’on ne peut s’empêcher de tirer par habitude, parce qu’on n’a jamais trop d’opportunités de s’arrêter pour réfléchir, pour mettre en ordre le doux chaos de la traversée des heures, des jours, des mois et des années.

En avril dernier, je reprenais le chemin du travail après cinq mois de tête à tête avec mon nouveau-né. Un métier que je m’étais créé un an plus tôt, un métier que j’imaginais fait d’images, de créativité libérée, de belles rencontres. Le temps passant, ce serait tout ça mais également un métier où je ne compterais pas mes heures, où la limite entre vie pro et vie privée serait parfois difficile à gérer, où tous mes mails commenceraient par « Bonjour, navrée pour le retard », où les aspects financiers me tordraient le ventre certains soirs. Un métier pile et face. Le fantasmé (d’avant bébé) et puis les petites épines çà et là de la réalité. De superbes rencontres, des familles adorables, des marques créatives, des mariés rayonnants. Je mesure ma chance d’avoir pu passer tant de bons moments auprès de tant de personnes qui m’ont accordé leur confiance, d’avoir pu progresser à mon rythme à leurs côtés, c’est inouï. Mais il y a aussi cette fatigue accumulée, ce manque-de-quelque-chose allant croissant, cet enthousiasme mis en sourdine, cette certitude que la photographie et l’écriture sont pour moi davantage des moyens que de petites fins en soi, qu’il me faut à présent creuser un peu plus loin, redéfinir ce qui me pousse vers l’avant et explorer la suite de ce chemin différemment. Rien d’autre que la mise à nu du mécanisme d’une vie comme les autres, finalement. Et c’est grisant.

Pour toutes les fois où j’ai entendu que mon bébé avait de la chance d’avoir une maman photographe, j’aimerais faire un aveu : l’album de notre année tient, sans grand tri, en quarante pages seulement. Je regrette de ne pas avoir pris le temps de photographier davantage le quotidien de notre trio alors même qu’en revanche je recense dans mes fichiers des milliers d’images de familles qui ne sont pas la mienne. Bien sûr la trace physique ne rend pas le souvenir plus beau mais il y a là un équilibre que je n’ai pas su trouver encore et me laisse un petit goût de peu. Je m’applique donc plus que jamais à mettre en images nos tout petits riens et à me laisser aller au devoir d’imperfection avant que leur souvenir et le temps qui passe ne me filent entre les doigts pour de bon.