La loi de l’entropie et l’ordre de minuit

Juin-6Je crois aux départs, aux renouveaux, aux autres chances. Il y a les bonnes intentions, les voeux profonds et l’ancrage tout au fond. Et il y a, faisant face, la grande tornade du quotidien, successions de routines bien huilées, désordonnées – rien n’empêche -, grand bazar chronophage où l’important parfois m’échappe. A me retrouver là, un soir, je ne sais plus, comment dormir, comment on (s’) inspire, comment ralentir la cavale et les battements de coeur, comment changer mon bâteau-pirate en une fière caravelle, forte et voiles-au-vent, droit devant. Dites-moi, comment ?

C’est toujours la même ritournelle, c’est un peu de magie qui me cueille, étourdie, dans la nuit qui commence. Ouvrir les fenêtres sur les bêtes noires, ouvrir les armoires, les portes, les draps, les tracas, les tiroirs. Et chemin faisant c’est le vide, alors, qui se glisse à la place de ce qui ne compte pas, c’est le rien qui triomphe sur les terres où l’inutile rend les armes. Les heures passent, denses. Il est 3h – tôt ou tard – quand je lève les yeux sur le champ de bataille. Les murs et les plans sont aussi dépouillés que ma tête y voit un peu plus clair. Et puisque l’entropie toujours nous rattrappe, avant que la grande vague ne balaie ma vaste plage à marrée basse, j’y grave à la hâte mais en gros caractères ce qui me mue, ce qui m’émeut, ce qui m’enivre. (Bonsoir Morphée,  je vais dormir.)

Affiche : Birds par Dieter Braun, via Juniqe

Nuit de juin, la vie derrière, la vie devant.

Juin-1

Qu’est-ce qui importe, au juste, que reste-t-il agrippé à nos peaux jusqu’au creux de nos nuits ? La brise sur ton visage, le vent dans les rideaux gris et la lumière qui se faufile à travers cette danse de coton, qui colorie tes traits à l’aquarelle. Changeants. Elle danse, la flamme du grand soir ou du petit jour, elle valse sur tes paupières et dégringole le long de tes joues pleines. Tes grands yeux bleus se plissent, ton rire m’inonde, pur et vibrant – entier, mais comment pourrait-il en être autrement ? Scène triviale, tableau commun, épisode du quotidien. Allongée sur le parquet, je respire ta peau que je connais par coeur et, tout me semble tellement merveilleux soudain, quand s’arrête la cacophonie dans ma tête et que seuls restent en dedans le silence et la conscience. De notre richesse à tous les trois. De ce qui compte pour moi. De la fugacité de cette vie-là. Il se pourrait, tu sais, que j’aie ce soir encore un peu de sel au bord des yeux.

Nuit de juin, la vie derrière, la vie devant. Donne-moi ta main, rends-moi plus sage, donne-moi le temps.

Je veux qu’on entende le silence.

Raw_test_IDBon sang, qu’est-ce que je cherche obstinément depuis tout ce temps au travers de cette quête de l’esthétique, de la construction du Beau ? – Subjectif, le Beau, relatif ! – Pourquoi montrer au lieu de dire, pourquoi j’écris alors que je pourrais parler ? L’écrit et la création – au sens élémentaire, s’entend - ont été pour moi une porte ouverte qui m’a longtemps sauvée de la douloureuse oralité. Si je préfère les détours et les dits-à-peu-près, c’est que je reviens d’une terre lointaine. Je me recharge dans le silence, je me nourris d’air et de vide : la vérité c’est que je viens d’un monde blanc, où l’air est grand et le ciel immense. J’ai longtemps cherché le fil rouge de cette course en solitaire. J’y ai vu de la lumière, de l’espace, des couleurs particulières, un peu de douceur – c’est vous qui le dites – et de la poésie peut-être. A bien y regarder, je crois qu’en photographiant, qu’en écrivant, je cherche partout le(s) silence(s). « Est-ce que ça fait sens, tu penses ? »

Puis elle m’a dit : sérénité ? J’ai réfléchi et lui ai dit « peut-être, oui ».

(Re)commencement

Avril2016-2

Il y a un an nous nous apprêtions à prendre la route pour un voyage symbolique rien que tous les deux. Le dernier si loin avant la vie à trois. Je ne suis pas quelqu’un de nostalgique, il ne m’est encore jamais arrivé de considérer que ma vie était « mieux avant », j’aime trop le présent et les projets pour prendre le temps de ça. Mais, comme tout le monde je crois, j’ai une tendresse particulière pour certaines périodes passées. Il y a un an je sentais à travers ma peau les premiers mouvements de mon bébé, mon coeur était léger, mon corps était mon allié, nous annoncions peu à peu – amoureux – la grande nouvelle à nos chers amis, je fêtais mon vingt-huitième anniversaire dans le vent frais de Copenhague et nous embarquions dans la foulée pour deux longues semaines sur la côte ouest des Etats-Unis. Cette période a dans mon esprit le goût des croissants et de l’Océan, du grand air et du parquet grinçant. Et en dedans cet enfant qui, déjà, prenait toute la place. Pas un jour de ma vie depuis où je n’ai pas pensé à lui. Tout mon corps et tout mon esprit – et les siens, aussi – se sont mis dès janvier 2016 à tourner autour de cette grande folie.

Après avoir passé l’été, l’automne et l’hiver en apnée – dédiée, consacrée, sacrifiée parfois -, j’accueille cette nouvelle année qui s’en vient avec sérénité et envie. Je vous écris tous les ans qu’Avril est pour moi le véritable commencement, qu’il symbolise plus que Janvier encore le temps du renouveau. Un nouveau cycle commence et je suis là, face à tout l’inconnu qui m’attend, prête à me retrouver, m’écouter, me soigner. M’aimer en passant. Noir sur blanc je m’engage à prendre le temps de réapprivoiser mes contours et à réapprendre l’ancrage afin d’entretenir avec sérénité la flamme de l’empathie, de l’humilité et du don de soi dans un juste équilibre.

Sur le fil. Toujours. Alors allons-y.

Avril2016-1

Premières fois

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Il y a eu le premier peau à peau, le premier jour, le premier bain, le premier trajet en voiture, la première nuit à la maison, la première promenade et ton premier automne, ton premier hiver, ton premier printemps. Premier mois, premier Noël, premier 1er janvier. Il y a eu ton premier sourire, ton premier « aheu », ton premier rire, ta première nuit (une fois seulement, ah oui), la première heure sans toi, le premier jour sans toi. Ta première purée, ton premier séjour à la mer, ton premier passage de frontière et tes premiers pieds attrapés.

Aujourd’hui, quand j’ai senti bien malgré moi monter en moi une vraie vague d’émotion devant ton premier bricolage (ah si on m’avait dit !), ta première main dans la peinture sur un bout de carton, j’ai eu envie de te serrer un peu plus fort en te remerciant de nous faire vivre avec un enthousiasme de gamins toutes ces premières fois à l’unisson avec toi. Et parce que le hasard n’en fait qu’à sa tête, il m’a surprise tout à l’heure dans la salle-de-bain : sous mon index pointait ta première dent. C’est merveilleux, c’est incroyable, c’est fascinant ! Merci mon tout petit de nous offrir autant de jours à célébrer, précieuses balises en guise de cases départ, merci de me faire expérimenter la joie désinhibée et de (re)donner son véritable sens à l’apparente trivialité.