Chroniques de l’hôpital : l’épilogue

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Il y a un peu plus d’un mois, je pliais bagages, décrochais les cartes postales et les fanions qui avaient rendu la vue depuis mon lit plus supportable, je snobbais le dernier plateau-repas de midi pile et passais la porte de ma chambre avec le plus grand sourire qu’on n’ait jamais recensé dans ce couloir (pas si) hospitalier (que ça). Installée dans une vieille chaise à roulette en simili-cuir de l’hôpital, G. aux commandes, je saluais une dernière fois les sage-femmes qui s’étaient succédées pendant 39 jours dans cette chambre 111, leur tendais un gâteau au chocolat pour les remercier d’avoir si bien pris soin de moi et leur disais « à dans 5, 10, 20, 30 jours peut-être, à bientôt ! ». Ce 9 septembre, même s’il me fallait rester allitée un moment encore à la maison, je goûtais à un sentiment de liberté d’une intensité jamais éprouvé. Sur le chemin du retour, je ré-apprenais ma ville à travers le pare-brise, avant de redécouvrir en haut de l’escalier le confort de mon lit et les sons familiers de la rue en contre-bas à travers la fenêtre ouverte, « Bonjour Liberté ! ». Dehors, c’était encore l’été.

De ces semaines enfermée, bien sûr, je ne garde aucune rancoeur. Le but à atteindre était bien trop important, l’entreprise bien trop vaste, le sujet bien trop beau. Pourtant, au moment où je pensais avoir laissé ces longues semaines dans un coin bien isolé de mon esprit, leur souvenir est revenu depuis lors quelques fois me hanter. Parce que relativiser les épreuves ne suffit pas à effacer pour de bon toutes les douleurs. Vous savez, rien ne pouvait guérir la solitude de m’endormir chaque soir loin de ses bras. Une solitude insupportable certains soirs quand, une fois la famille et les amis partis, il ne restait plus dans cette pièce que le tic-tac de l’horloge, mes peurs, mes doutes et mon bébé en sursis. Je ne peux oublier les veines abimées de mes avant-bras douloureux, pas plus que mon cou endolori et le traumatisme éprouvé 48h suivant un protocole médicale mal appliqué. Je n’oublierai pas non plus les violentes crises de tétanie et les 42 de fièvre qui m’ont foudroyés par deux fois suite à une méchante infection. Si j’ai pris à l’époque des détours poétiques pour évoquer entre les lignes les moments difficiles, c’est moins pour enfouir leur souvenir à tout prix que parce qu’il était davantage salvateur pour moi d’appuyer sur le Beau après tout.

Et je peux jurer aujourd’hui que ce Beau a été la plus solide des bouées. Chaque image postée, chaque tout-petit-texte écrit quotidiennement, chaque commentaire de soutien reçu de tous (vous peut-être) ces inconnus, chaque témoignage de bienveillance véritable, tous les corollaires de ce modeste projet m’ont portée à bras bien hauts. Le Beau a donné de la consistance à mes heures solitaires, a comblé les brèches et les vides, le Beau a jeté des ponts par-dessus des gouffres sombres. Voilà pourquoi aujourd’hui je n’oublie pas mais ne regrette rien de ce que j’ai été contrainte de traverser. Je crois d’ailleurs encore fermement à ma chance. La chance d’avoir vécu une très belle grossesse malgré tout, la chance d’avoir pu porter la vie tout court et la chance inestimable d’avoir aujourd’hui mon bébé en bonne santé dans mes bras (littéralement, il dort en ce moment contre moi).

Mais, au fond, ce qui donne plus de sens encore à tout ça, ce sont tous les témoignages que j’ai pu recevoir durant et après mon hospitalisation de la part de (futures) mamans passées par là ou faisant face à une épreuve similaire actuellement. Chacun de ces messages m’a profondément touchée et je suis heureuse d’avoir apporté à mon tour mon expérience toute subjective du diagnostic de menace d’accouchement prématuré. A toutes celles qui traversent les mêmes doutes et les mêmes angoisses, je souhaite tout le courage possible, l’issue de cette épreuve de patience sera probablement merveilleuse.

Et pour les autres, à vous qui avez été d’un soutien formidable (oui, comme toi Céline et toi Mathilde), je n’aurai qu’un seul mot : M E R C I. Du fond du coeur merci.

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Depuis ce jour.

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Deux semaines, dix-sept petits jours aux allures d’éternité. Quarante jours durant, j’ai entendu battre ton coeur minuscule matin et soir couchée sur mon lit d’hôpital, j’ai senti ton dos se soulever dans la paume de ma main et attrapé tes pieds qui chatouillaient mes côtes, j’ai passé des heures dans le noir à dessiner sur ma propre peau les contours de ton corps. J’ai tremblé pour toi, j’ai cru en toi, je t’ai aimé si fort. Allongés côte-à-côte sur les draps blancs, on a imaginé mille fois ton visage, tes yeux, ton nez, ta bouche et puis tes cheveux blonds. Mais la vérité c’est que rien au monde n’aurait pu nous préparer véritablement à toi, à l’odeur de ta peau, au son de ta voix, toi qui est né si paisiblement, à ton regard éveillé encore couleur d’ardoise, à tes traits qui s’affinent et s’affirment de jour en jour, à tes paupières teintées de rose quand le sommeil t’emporte, à tes joues pleines d’avoir bu de tout ton saoul, mon bébé. Non, vraiment, rien n’aurait pu prévoir l’ouragan qui nous a saisi au plus profond de nos chairs quand ils t’ont posé sur ma peau et qu’on a vu ton visage pour la première fois.

J’aimerais te dire comment la maternité s’est immiscée en moi ce dix-sept septembre comme une évidence, combien cet instinct de protection me bouscule et chahute de fond en comble notre équilibre et l’ordre de nos priorités. Ce soir, tu dors à côté de moi dans le canapé, d’un sommeil agité par des rêves sans images mais peuplé de sensations étranges et nouvelles – l’oxygène dans tes poumons, les sons, les ombres, le froid, le vent. Et puis le silence de la nuit à apprivoiser, aussi. Ce soir, il y a des tétras semés comme des cailloux à travers l’appartement, une pile de vaisselle sale dans l’évier de la cuisine et un reste de repas frugal avalé entre un calin et un lange à changer. Ce soir, il y a l’odeur du lait sur mes vêtements, mes cheveux ramassés en un chignon froissé, mes cernes qui témoignent de nos longs tête à tête nocturnes et ce sentiment que le temps, déjà, nous file entre les doigts. Mais ce soir il y a surtout mon coeur un peu plus vaste qui bat un peu plus fort quand je te regarde dormir et dans l’air cet amour inconditionnel qui nous fait, ton père et moi, nous sentir plus forts et plus grands.

Est-ce que tu sais tout ça, mon Tim, est-ce que tu le sens ?

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Chroniques de l’hôpital #2

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Oscillations, patience, détermination, humilité, dépendance, amour et dignité. Vingt jours maintenant que je n’ai pas senti le souffle du vent sur ma peau, que le soleil filtre à travers la fenêtre qu’on ne peut ouvrir qu’à peine, que je m’éveille, vis et m’endors avec la même vue toujours – mêmes maisons, mêmes toits, même bout de ciel. Vingt jours de patience, de foi, d’acceptation, de nerfs (et de veines) à vifs parfois. Vingt jours que je ne peux passer le seuil de la porte de ma toute petite chambre sinon allongée dans mon lit poussé par un brancardier vers des salles aseptisées. Vingt jours de rien du tout qui prennent, quand vient le soir, des airs d’éternité. Le temps ici fait des caprices. Il s’étire et se rétracte à sa guise, bourreau farceur et sournois. Même si ce temps gagné, on le sait, est également dans cette course notre meilleur allié.

Et peu à peu j’apprivoise cet amour altruiste, ce dévouement sans conditions, qui me déchire le coeur quand j’ai peur pour lui, qui me transcende et m’élève quand, de toutes mes forces, je garde le cap pour trois. De cette fin d’été, je ne veux garder que ce qui m’a fait grandir et nous a liés un peu plus l’un à l’autre, je veux me souvenir de ce bébé qui remue et de ses hoquets comme des chatouilles, de nos moments serrés côte-à-côte à envisager l’après sur ce lit trop petit, de toi qui me fais tellement rire et de moi qui te pries d’arrêter – je n’en pense pas un mot – à cause de la douleur qui m’irradie le cou, de ces visages amis qui se succèdent ici et de ceux qui, à distance, m’assurent qu’ils sont « là ». De ces semaines lentes, je me le jure, je ne veux retenir que ça.

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Chroniques de l’hôpital #1

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Samedi, dimanche, lundi, le week-end avait été fabuleux. Ventre rond en avant, je trinquais à la menthe à l’eau en papillonnant d’amis en amis, légère, profondément heureuse et sereine. Le lendemain, on arpentait les ruelles de Bruges, d’un pas lent et prudent pour célébrer nos dix ans de grand amour, et puis Gand. Parenthèse volée à cet été doré. Mais arrive la nuit et avec elle mon ventre qui se tord au rythme d’un métronome, les doutes, la peur, les questions et la décision de prendre le départ pour les urgences « pour être rassurés », emportant avec moi de quoi tenir une ou deux heures : une écharpe, mon téléphone, mon porte-feuille et mes clés. Mais les heures passent, puis les jours et, tandis que les délais s’allongent, que les visages circonspects se succèdent à mon chevet, je comprends qu’il est temps de prendre au sérieux ce qui nous arrive, que tout peut basculer si vite, que la vie est fragile et qu’il est encore bien trop tôt pour que notre tout petit pousse son premier cri.

Treize jours, déjà, que je ne quitte mon lit d’hôpital que pour rallier ma petite salle-de-bain, treize jours que je n’ai pas mis le nez dehors, que je m’endors au son des aiguilles de l’horloge et du goutte-à-goutte de la perfusion. Treize jours de hauts, de bas, de vagues impitoyables et imprévisibles, treize jours de victoire, de confiance et d’espoir. Treize jours de reconnaissance pour ce soutien et ces attentions incroyables de mes proches mais aussi de toutes ces personnes formidables que je ne connais pas. Treize jours d’un amour incommensurable. Ma première véritable épreuve de maman.

Quand j’ai réalisé que la durée de mon séjour ici se compterait en semaines, j’ai demandé à G. qu’il glisse, au milieu de mes livres et mes vêtements, mon appareil-photo. Parce que les petites choses du quotidien ont ici la saveur de l’or et que le partage de ces bribes me donne du courage, j’ai entrepris de documenter ces quelques semaines de notre histoire, notre premier petit combat à tous les trois, cette histoire que je raconterai à mon petit bonhomme quand il sera grand en lui disant tout cet amour – et l’humour implacable de son père – qui nous faisai(en)t tenir avec le sourire.

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Au jour le jour, je poste par ici.

La bonne étoile

Etoile3-1Ce mois de juillet 2016 a pour moi une saveur toute particulière. Les jours se succèdent sans crier gare, la chaleur emprisonne la ville d’un cocon sourd, mes nuits sont courtes, bien trop courtes, je rêve de m’évader loin en pleine nature tandis que j’économise, le souffle court, la force physique qu’il me reste et compte chacun de mes pas. Et dans ce va-et-vient, entre sérénité, attente et envie, il y a cette impression qui rythme cet été doré : je navigue ces jours-ci sous une bonne étoile. Jamais auparavant la joie n’avait autant débordé, humide, de mes yeux. Jamais je n’ai aimé si fort et sans condition. Je leur répète, comme un disque fou, qu’on en a de la chance même si au fond de moi je sais – j’en ai la certitude – que l’on ne doit pas grand chose au hasard.

(…)

Des mots jetés là en désordre il y a deux semaines déjà, quand on vivotait de ville en ville, qu’on fêtait jusque tard dans la nuit tout ce bonheur d’être bien dans nos vies entourés de nos précieux amis. Aujourd’hui, je bénis la légèreté de ces mois denses qui rend plus supportable l’immobilité, l’incertitude et les heures lentes. Et je maintiens tout, je n’efface rien : elle brille toujours au-dessus de nos têtes, la bonne étoile. Alors un jour après l’autre, j’avance et j’apprends, puisque tout ira bien – c’est certain – à la fin.

(Merci pour tout le soutien reçu sur Instagram ces derniers jours, vous êtes des amours.)

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