Mes petits souliers

Saint-Nic3

J’ouvre les yeux dans le noir de décembre. Peut-être est-ce déjà le matin, peut-être est-ce encore la nuit ? Mes tout petits yeux trahissent le manque de sommeil de la courte nuit qui vient de filer sous mes draps. Mais dans le noir, personne d’autre que moi ne le saura. Que j’ai dansé toute la nuit en cherchant aux quatre coins de la chambre jaune le marchand de sable, le priant de faire venir demain un peu plus vite. Que j’ai prié pour ne pas qu’il me surprenne éveillée à l’heure où les maisons du monde entier dorment sur leurs oreilles de toutes les couleurs. Que mon coeur battait plus fort qu’à l’ordinaire sous ma peau d’enfant, fine comme la peau du pudding à la vanille préparé à quatre mains avec mon père.

Au bout d’un moment qui me semble infini, je rejoins mon tout petit frère aux cheveux blancs sur le palier. Perchés en haut de l’escalier, l’impatience nous monte à la tête comme une drogue douce mais indécente. Ensemble, marche après marche, nous glissons le long du grand escalier, le petit loin devant, comme toujours, assurément. Et lorsque la porte s’ouvre, je n’ai plus de coeur, ni de raison, c’est mon corps tout entier qui valse de bonheur. Du bonheur d’avoir attendu un an de géant pour revivre ces papillons fous dans le ventre, le chocolat plein la bouche et l’odeur des clémentines sur le bout des mains.

Joyeux 6 décembre !

Entière (Le cirque rouge)

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Je suis assise dans un siège d’un autre âge, identique aux mille autres de cette grande salle rouge. Mon corps est tendu par tous mes petits tracas, depuis deux jours je nage en plein brouillard. La douceur de la bière de miel et les sourires autour de moi finissent de me réchauffer, de la tête jusqu’aux pieds, tandis que dehors soufflent les premiers vents de presqu’hiver. A côté de moi, ma maman, les coins des lèvres étirés jusqu’aux oreilles, me dit « La première fois que je suis venue ici, j’étais déguisée en lion ». Je ne sais pas si je suis à ma place, ce soir, mais je sais à quel point elle y tient, à ce soir de rien du tout. Alors, je me laisse envelopper par l’atmosphère en velours, je respire en grand et je glisse dedans en même temps que les lumières s’éteignent sur la salle ronde, comme un cirque.

Sur la scène, apparaît un humoriste dont le monde entier doit avoir oublié le nom. Une. Deux. Trois. Douze secondes et j’écarquille les yeux, surprise, ouvre grand la bouche, ébahie, claque des doigts et ris. J’embarque dans la danse. Mais ce n’est rien à côté du rire sincère, de l’émerveillement démesuré et de la joie qui habille tout entier le siège d’à côté. Je regarde ma mère, entière, se foutre du monde entier tandis qu’elle valse au rythme de tous ces gens heureux d’être là. Elle est comme ça, entière, trop entière pour que j’aie pu un jour comprendre comment la saisir toute à la fois pour la comprendre, elle, à son tour. Je ne sais pas pourquoi je suis là, mais il semble que je sois peut-être à ma place, finalement.

Et lorsque l’homme aux mille voix, l’homme un peu grisonnant tout droit venu du Canada, incarne d’une manière bien trop irréelle que pour être raisonnable quatre voix qui m’ont vue grandir, mes soucis s’évanouissent au bord de mes yeux, tout au bord. Ils brillent. Je ferme les yeux et les Beatles chantent pour moi des bouts de chansons qui me renversent le coeur. Je saisis la main à côté de moi et, un peu brouillée, je lui souffle, à l’oreille, « Je suis si heureuse d’être là ».

Deux pieds, les aléas et le grand Air

Le grand air - La marche

J’enfile mon plus gros pull en laine et un bonnet sur ma tête. Je lace mes baskets à même mes collants – j’adore plus que tout marcher en robe ou en jupe, surtout quand il fait froid, pour sentir l’air vif sur mes jambes en même temps que mes mains se réchauffent et que mes joues rougissent. Je dis « Je vais marcher au bois, je pars pour un moment » et je ferme la porte à double tour. Il fait froid, je tremble un peu, on dirait bien qu’il va pleuvoir. Mais je ne suis pas en sucre, j’avance.

Un pas, deux pas, mille pas. Je traverse le petit marché et une fois à l’orée du Bois de la Cambre, mes mains n’ont plus froid. J’emprunte le petit chemin qui longe le lac. Je croise un couple, j’entends « Tu sais, en été, c’est noir de monde ici ». Oui. Mais pour l’heure nous ne sommes qu’une poignée à braver le temps incertain de cet après-midi de novembre. Le temps d’une balade, je considère ces petits points isolés comme des alliés. Et j’aime me sentir appartenir au club de ceux qui vivent au grand air sous les ciels bleu, gris, noir, anthracite sans distinction.

Nous sommes quelques uns à marcher pour marcher, baskets aux pieds et allure rapide, tous en rond autour du grand lac couleur de sauge. Au bout d’un moment, mon corps avance seul. Alors que mes jambes s’élancent sans aucun effort, je respire le ventre grand ouvert. Et lorsque la première circonvolution s’achève, j’embarque sans réfléchir dans un nouveau tour de piste.

Les jours gris ne sont moroses que s’ils sont perçus de l’intérieur ou renfrogné à l’abris d’un parapluie. Emmitouflés dans nos villes, on nous apprend trop tôt à considérer les aléas de la nature comme des saboteurs. Pourtant, une fois nos dehors apprivoisés, rien ne semble plus doux qu’une brise piquante et quelques gouttes de pluies qui finissent leur course sur le bout du nez.

Et vous, quel est votre rapport à l’extérieur ? A la marche ?

Ex-minimalisme, achèvement ou en chemin ?

Muji Japan house
Qu’on le nomme simplicité volontaire ou sobriété heureuse, le minimalisme est devenu pour moi ces derniers mois moins une hygiène de vie qu’une religion. D’abord parce que mes croyances et mes résolutions sont souvent dépassées malgré moi par la réalité du quotidien. Mais également parce que j’aime cette idée qui me dépasse, qui ne m’appartient pas en propre et dans la lumière de laquelle j’aime me blottir les yeux grands ouverts, cet idéal en ligne de mire qui donne forme aux perspectives du présent et de l’avenir dont je rêve pour moi.
Après des mois, des années à évoluer vers cette évidence minimaliste dans laquelle je me vois en miroir, je suis encore grisée lorsque j’expérimente le moment d’après « avoir fait de la place ». J’ai toujours quelque chose à donner, à vendre, à jeter et des cartons dont je dois me débarrasser. Il y a toujours un peu de place à faire pour de l’espace et de la lumière. Autant dire que cette obsession fait rire mon entourage quand elle ne provoque pas une totale incompréhension – qui se sépare de dizaines d’étagères de romans après cinq années d’études littéraires ? Mais c’est comme ça, c’est moi, le tri et l’idée de démarrer à zéro me rendent presque euphorique.
Pourquoi est-ce que je vous raconte tout ça ? Parce qu’une amie m’a dirigée vers le très bon article Pourquoi je suis un « ex-minimaliste » et que ma première réaction à la suite de sa lecture a été « J’aurais pu l’écrire presque mot pour mot ». De la prise de conscience aux résolutions puis à l’action, du voyage de plusieurs mois avec 12 kilos sur le dos pour seule maison à un minimalisme plus raisonné, je me suis reconnue dans chacune de ces phases. Pourtant, le temps passant, la progression vers cet idéal minimaliste me procure sans relâche les mêmes frissons, la même jouissance, la même impression de respirer à pleine tête et à pleins poumons. Alors, après m’être reconnue dans cette définition d’ex-minimaliste, je laisse le ex- à d’autres pour poursuivre dans un processus que j’espère sans fin.
Et vous, ça vous parle cette notion d’ex-minimalisme, ou de mode de vie minimaliste tout court ?