Roger, la guerre et les abricots

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Les yeux rougis par la colère et la tristesse de ce matin de février, je bats des pieds le trottoir gris la tête prise dans un brouillard. Dans ma main, la sienne, et la promesse de quelque chose de doux en haut de la montée qui n’en finit pas. Passer la porte, retirer les manteaux, s’asseoir côte à côte à la grande table de bois, commander un thé brûlant, une limonade et un cheesecake aux fruits des bois. Alors que je m’emmêle dans mes pensées, il trouve les mots justes pour apaiser ma douleur et il me semble goûter le meilleur thé au jasmin que j’aie pu boire depuis longtemps. Le coeur raccommodé mais les paupières encore un peu gonflées, je lui dis « à tout à l’heure » et prends la direction du petit magasin jaune.

Je pousse la porte, « Bonjour », je remplis mon panier de thés merveilleux et, le nez entre les amandes et les raisins secs, j’entends « les fruits secs, c’est excellent pour la santé. Moi, les abricots, je les mange avec du pain, ça fait bien longtemps que je ne mange plus de confiture, le corps n’aime pas ça ». En face de moi, un vieux monsieur qui n’a de vieux que son âge, une chemise à petits carreaux bleus impeccablement repassée, une veste de costume bleu marine, une casquette de laquelle s’échappent quelques cheveux blancs, des lunettes derrière lesquelles me regardent deux grands yeux vert et bleu et un sourire jusqu’au coin des yeux. Pour une fois, j’avais tout le temps du monde et des soucis à oublier, alors j’ai déposé mon panier et écouté ce qu’il avait à raconter. Pendant une heure, dans le fond de la boutique où les clients se faufilaient, moroses et gris, il a brillé comme un roi. Il m’a dit la guerre de 40 et celle de Corée, il m’a dit le hasard auquel il doit la vie, il m’a dit son enfance dominée par les images de l’enfer que ses parents lui tendaient sous le nez, il m’a dit ses voyages, ses aventures en camping car, il m’a dit sa famille qu’il aime tendrement, il m’a dit les détresses qu’il a traversées, il m’a dit ses gentilles impostures et la joie de prendre aujourd’hui sa revanche sur une vie difficile mais belle. Prise dans ses histoires, je n’ai pas vu le temps passer et ai dû l’interrompre avec le même regret que lorsque, plongée dans un livre fou, mes yeux se ferment malgré mon envie de connaître l’issue du récit. Je lui dit « Je suis ravie d’avoir fait votre connaissance, c’était passionnant » et puis « Merci pour tout, je peux vous serrer la main ? ». Il me répond « Bien sûr », dans un sourire, alors nous nous serrons la main. Avant de s’en aller pour de bon, il se retourne « Si un jour tu as un souci, si un jour tu veux parler, voilà où j’habite ».

 

En sortant du petit magasin, je remarque le ciel un peu plus bleu qu’à l’ordinaire, et la chaleur orangée de la lumière des fins d’après-midis. Demain, j’irai lui glisser un mot dans sa boîte-aux-lettres verte. Je lui dirai comment il a balayé le noir de mes pensées, je lui dirai « Cher Roger, vous êtes un soleil, merci, merci pour tout. Aujourd’hui, tout va mieux. »

25 ans, et un coeur qui bat

10KohYao (4)

J’ai 25 ans et je ne suis plus invincible. Je prends la mesure de la fragilité de ma chair, de mes os, de mon corps tout entier. J’ai sur la peau des traces indélébiles et l’esquisse de sillons qui filent au creux des yeux. Je pense « tu ne seras jamais aussi jeune que tu ne l’es aujourd’hui » et j’inspire en grand pour me remplir du temps qui passe et qui ne reviendra pas. Autour, il y a la vie qui tient à un fil et ceux qui s’en vont, toujours un peu trop tôt. Il y a la vie, fragile, insaisissable, que je veux tout à la fois enlacer sans retenue et qui m’effraye dans le silence de la nuit.

J’ai 25 ans et je saisis toute entière la valeur de l’instant présent. Le passé me fonde et le futur m’intrigue, mais aujourd’hui est vivant. Si je peine à l’asseoir pour le contempler, je sais que lui seul témoigne de mes mains qui s’agitent, de mes jambes, de mes pieds qui foulent le pavé. Un, deux, trois.

J’ai 25 ans et je laisse peu à peu tomber les masques, je n’ai plus peur de moi, je ne crains presque plus les autres. J’ai fini par comprendre que je ne pourrais pas être tout ce que j’aspirais à devenir et que ça m’allait bien comme ça. Qu’il est vain et fade de vouloir plaire à tout le monde, que je ne serais jamais plus heureuse qu’en vivant du fond du coeur et qu’en étant vraie, sans pudeur.

J’ai 25 ans et je ne sais pas exactement ce que je veux faire de ma vie même si je pense bien savoir comment. Devant moi, la vie folle, dangereuse, immense, belle, éprouvante, surprenante, injuste et fascinante m’attrape par les deux mains, les deux pieds, la tête, le ventre. J’ai 25 ans et je remercie mon coeur qui bat.

Les carottes au sucre

Tic. Tac. L’horloge dans la cuisine qui donne sur le petit jardin. Stop ou encore. Les jingles résonnent en continu depuis le poste de radio que l’on n’éteint jamais. Les longues matinées ici ont l’odeur du dîner préparé avec un amour tendre et discret. Il fait si chaud à l’intérieur de la pièce blanche que vient toujours le moment où la fenêtre se couvre d’une buée opaque, laissant apparaître nos messages maladroits et nos bonshommes aux jambes en batonnets. Il y a de la magie dans cette vitre qui porte nos empreintes, du plus petit au plus grand, témoin silencieux de nos allers et venues dans la petite maison.

Ce matin, il y a la promesse d’une tarte aux pommes à quatre mains pour le goûter. Mais, pour l’heure, elle nous appelle pour le dîner. Assis de part et d’autre de la grande table en bois, nous formons une joyeuse bande remuante. Nous connaissons par coeur le menu mais ripaillons avec la même joie à chacun de nos repas pris ici. Sur la table se succèdent des mets fabuleux : soupe de tomates aux croutons trop salés, haricots princesse baignant dans la crème, carottes au sucre et pommes de terre trop cuites ; le dîner des héros. Certains jours, des tagliatelles jambon-fromage divines s’invitent à notre table dans leur plat blanc cerclé de petites fleurs estompées par le temps.

Ces jours-là sont des jours de fête, d’une simplicité si pure que nos bruyants babillages, la radio qui grésille, le train qui passe au fond du jardin, les motifs complexes des grands tapis, l’odeur de la tomate et la douceur de la crème, tout semble virevolter en un brillant accord que rien ne peut briser, sinon nos parents qui viendront nous chercher une fois le soir tombé.

A l’aube

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J’ouvre les yeux, chiffonnée par un sommeil sans histoires. Enroulée dans les draps blancs tiédis par nos peaux de porcelaine, je glisse une main au dehors et saisis le bout de mon nez froid au creux de ma paume. Comme chaque nuit trop longue, l’hiver s’est invité au travers de la grande verrière aux croisillons gris de mer. Ces matins-là, je rêve de lourds rideaux de laine qui habilleraient tout entière la fenêtre aux proportions insensées, nous protégeraient du grand froid et caresseraient le bois, mes pieds, chaque matin, chaque soir, tic, tac, chaque jour de ma vie ici. Mais, ici, les matins sont bien trop beaux pour me résoudre à ne voir autre chose que le grand jardin verglacé depuis mon lit de roi. Au petit matin, vous savez, le brouillard lui donne des allures d’infini.

Je quitte sans bruit mon repère d’ours – tous les ours méritent un lit et des oreillers en plumes, j’imagine -, enfile une robe, des collants de laine et passe la porte sur la pointe des pieds. Face au miroir, je réprimande en riant mes cheveux qui ont dû s’amuser toute la nuit vu le doux bazar qui règne sur le haut de ma tête. Basculer la tête en avant, saisir, relever, nouer, un peu de discipline, s’il-vous-plaît. Machinalement, j’attrape la petite cafetière dont le coeur ne bat que pour moi. Et, alors que le café coule goutte après goutte, plic, ploc, lentement, les coudes posés sur la table, le visage entouré de mes mains, je me dis  » C’est une belle année qui commence, je crois ».

Happy 2014 les loulous !

Amsterdam

 

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Il y a eu la surprise annoncée et le sourire reconnaissant. Il a dit « je t’emmène deux jours, quelque part ». Il y a eu l’attente, il y a eu la devinette sur le grand tableau blanc, il y a eu le secret révélé avant le départ. Il y a eu le réveil pas trop tôt, le petit-déjeuner avalé en vitesse avec nos visages encore chiffonnés par le sommeil et la voiture lancée sur la route d’Amsterdam sur un fond de Radio de Noël. Il y a eu la ville où l’on avait plus mis les pieds depuis un moment, tous les canaux qui se ressemblent, les vélos torpédo, les vélos noirs aux selles de cuir, les vélos bambou, les vélos panthères et le ciel bleu. Il y a eu notre admiration pour l’art de vivre des gens de là-bas, la beauté des maisons, la chaleur des intérieurs, le goût de la vie douce malgré les ciels gris de (presque) tous les jours. Il y a eu le café latte, les bières rondes, les thés et les tartes aux pommes, le goût du curry rouge dans un pub en bois. Il y a eu la chambre sous les toits, le bain immense et l’eau brûlant tour à tour nos orteils, nos chevilles, nos mains gelées par l’hiver du dehors. Il y a eu les draps en lin froissé, le sol sur lequel on aurait bien écrit à la craie et le savon à l’odeur de santal qui donne envie de plonger le visage dans ses mains. Il y a eu ces deux jours parenthèse, deux jours à deux, deux jours tout court. Et c’était bien.

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