La mer en novembre

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Lorsque je ne vois plus clair sur ma route, lorsqu’il me semble traverser le temps en apnée, c’est qu’il est temps d’éteindre les lumières, d’ouvrir les fenêtres en grand, d’enfiler bottines et manteaux pour aller prendre l’air. C’est comme ça qu’après des mois à pédaler dans le trop plein (souvent) et dans le vide (parfois), j’ai éteint mon ordinateur, mis ma boîte-mail sous silence et on a pris la route vers la mer. En famille, comme avant.

Je dis souvent que je ne me sens jamais mieux que là où le ciel est immense, où le soleil n’a pas à se frayer un chemin entre les voitures et le béton, où l’air nous enveloppe et le vent se glisse partout. Depuis des années, je le sais : j’ai besoin d’espace, de silence et de vide. Parce que, s’il on n’y prend pas garde, tout devient rapidement trop, autour, dedans, dehors. Quelle cacophonie.

Sans surprise, j’ai retrouvé sur ces plages infinies le goût de photographier pour moi. J’ai retrouvé le ciel blanc, la mer grise et les bonshommes minuscules. J’ai retrouvé ma place, toute petite dans l’immense qui me dépasse, à regarder danser les oiseaux, à rire du rire de Tim lancé à l’assaut des dunes trop grandes pour lui, à trop peu dormir, à boire trop de café, à me nourrir du ciel noyé dans la mer elle-même noyée dans le sable, à marcher sur un très grand miroir, entourée de ceux qui comptent. L’essentiel, vraiment.

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La créativité c’est (…)

Créativité-2Assises en cercle, nous sommes une dizaine de femmes de tous âges ce matin, habitées par l’envie de faire, d’élaborer, d’imaginer, d’exprimer : de créer. La flamme d’une bougie vacille au centre de l’ellipse attentive. On ne connaît de nous que des bribes cueillies plus tôt derrière nos tasses de thé, adossées au frigo ou à la cuisinière. Quelle simplicité dans l’idée d’étrangeté quand on sait d’emblée qu’on a dans les poches des valeurs à faire résonner, des mains à tendre, des idées à construire, des histoires à échanger.

Quand soudain, cette question : « Qu’est-ce que la créativité ? ». Mon coeur bat à tout rompre dans l’attente de mon tour, fâcheuse habitude héritée de l’enfant timide et lunaire qui survit au fond de moi : vais-je pouvoir mettre en mots les intuitions, les sensations qui me viennent à l’évocation d’un sujet si vaste, versatile et fondamental ? Tandis que je somme mon sang de ralentir la cadence dans mes artères, que je baillonne ma tentation de trop réfléchir, le bâton de parole passe de main en main et voilà ce que j’entends : « Briser le cadre. Puissance d’exister. Vérité de soi à soi. Imagination. Rêverie. Lâcher-prise. Mouvement. Intuition. Changement. Transformation. Travail de la matière. Curiosité. Confiance. Audace. Vibration. Expression. Libération. Connexion. Joie, enfance et jeu. »

Tout fait sens. Les mots fusent, différents, mais gravitent autour de la même essence. Quant à moi, comme et pas mieux que les autres, je dis à peu près : qu’embrasser sa créativité, à mon sens, c’est accueillir son rôle de prisme, accepter que le monde nous passe à travers, à travers le filtre d’un bagage individuel, intellectuel, culturel et relationnel qui nous est propre. On ne rencontre sa créativité qu’en apprivoisant notre perception des choses et en l’exprimant par un médium – pictural, oral, graphique, corporel,… – et en acceptant que cette vision particulière puisse nourrir ceux que l’on rencontre. De la même manière que l’on se nourrit de leurs perceptions à eux.

On se quitte, un peu plus riches, dans une odeur de cire et de flamme soufflée. Et moi j’aimerais prolonger la réflexion, encore. Vous êtes-vous déjà demandé comment vous conceviez la créativité ? Vous est-elle essentielle ou, au contraire, est-ce que la créativité vous effraye ? Comment en quelques mots résumer une telle idée ?

Ensuite, le portrait.

Pèrefilsduo1Le portrait est un sujet récurrent dans mes songes et mes projets ces derniers temps. Et je crois que si je suis photographe aujourd’hui, c’est pour et grâce à lui. Je l’aime simple, brut, sans fards. J’aime qu’on y voit la peau manger et redistribuer la lumière, j’aime les sillons avec leurs ombres emprisonnées dedans, des ombres qui parlent du temps, le rose de la bouche, l’éclat dans les iris. Un visage plein vaut tous les décors, il est rempli d’être, il dit la filiation – le nez du père, les yeux de la mère, la fossette qui saute les générations -, il dit un peu d’où l’on vient mais certainement pas où l’on va. Le portrait est rempli de l’avant, la suite reste un mystère. On dit que mon tout petit amour me ressemble, moi j’y vois beaucoup de son père, mon amour grand. Le bleu d’abord, les lèvres et le menton. Ces images me sont précieuses comme aucune autre, loin des théâtres verdoyants ou étincelants. Juste un visage, un point c’est tout, c’est déjà grand.

 

L’autoportrait

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Saviez-vous que, si l’on suppose que l’art de l’autoportrait remonte à des temps immémoriaux, on considère que les premiers véritables autoportraits – dans une volonté représentative et de précision picturale – réalisés par des artistes sont correllés à la démocratisation des miroirs et du matériel d’art, ainsi qu’au perfectionnement des techniques de représentation picturale ? Soit au moment de la Renaissance. Les premiers autoportraits passent alors pour une affirmation du statut de l’artiste qui, s’extirpant de son rôle d’exécutant, crève la toile et devient sujet. Principal encore !

En ce sens, aujourd’hui encore on peut percevoir une certaine forme de pouvoir revendiqué dans le fait de s’accorder le droit à la représentation en nos propres termes. Car il s’agit bien de ça il me semble, du choix de la perspective et du prisme à travers lequel on décide de se représenter – buste, visage de trois-quart, corps en contexte, dimensions, photographie, sculpture de la matière, collage, peinture et autres délires picturaux. Se tirer son propre portrait, c’est se glisser tout entier – corps et âme – dans une sorte de moulinette créative et créatrice de sens.

Si de nos jours chacun tient dans sa poche un outil de représentation efficace, j’ai à coeur de distinguer l’autoportrait dudit selfie – égoportrait diraient les québécois, c’est plus joli -, cette notion aux contours flous après tout, qui crie « je suis là », qui manifeste sa présence en un lieu, une situation, un événement, et véhicule une émotion à-propos. Fugitive. Fuyante. A peine manifestée et déjà disparue, effacée, brouillée, éclipsée par une autre.

L’autoportrait quant à lui est tout à la fois assertion, témoignage d’un âge, affirmation, reflet d’un ego, déclaration d’existence, arrêt du temps. Je trouve cela fascinant. Il n’est pas simple non plus, rien n’est simple dès qu’il s’agit de vision et d’évaluation- sinon de jugement – de soi. Rien n’est simple lorsqu’il nous faut nous regarder tout entier dans la glace, figer ce que l’autre y voit, embrasser tout ce qui s’y reflette, confronter ses biais et ses peurs, se pardonner, s’aimer un peu. Les cernes, les traits abruptes, les reliefs impromptus, les ombres mal placées mais aussi la lueur dans le regard, la vie qui s’y trame et la lumière sur la peau. S’autoriser l’autoportrait, c’est s’autoriser d’entrer en dedans de nous en s’appropriant le dehors, c’est reconnaître que un et un font un, admettre qu’on est tous imparfaits, un peu bancals, pas toujours magnifiques comme ils disent, mais toujours beaux comme des corps vibrants, éclatants, comme des coeurs vivants.

N’êtes-vous pas d’accord avec ça ?

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