Nos toutes petites vies, et puis les galaxies

JupiterLe livre jaune entre les mains, les lèvres meurtries et les coudes plantés dans les draps, je touche du doigt sur le papier des réalités bien trop grandes pour moi. Consciencieusement, je déroule une ligne du temps dans un coin de ma tête, j’inscris Philosophiæ Naturalis Principia Mathematica, Isaac Newton, 1636 puis Relativité générale, Albert Einstein, 1915. Hubble encore, Hawking ensuite, les physiciens, les astronomes. De l’univers statique à l’univers en expansion, des trous noirs, des galaxies et du Big Bang dense et brûlant, c’est indécent comme tout ça, à la fois, dépasse l’entendement et semble parfaitement évident. Couchée dans le noir, je fouille dans ma mémoire pour dessiner dans l’ordre le système solaire : Mercure la toute petite, Venus au nom tout droit tiré de la mythologie romaine, la Terre qui seule est affublée d’un déterminant, objétisée – avions-nous tant besoin de nous l’approprier ? -, Mars la rouge, Jupiter l’immensément grande, Saturne du nom du Dieu romain du temps, Uranus de glace, Neptune sur la plus grande ellipse (« Me Voici Tout Mouillé, J’ai Suivi Un Nuage »). En regard de cette immensité relative – que reste-t-il de notre systèe solaire lorsqu’on le met en perspective avec l’insondable Univers ? -, l’écriture qui, il y a à peine quelques milliers d’années, nous a fait rentrer dans l’Histoire, prend des airs à la fois de petit miracle et d’événement dérisoire.

Les yeux clos, j’explore mon propre microcosme, je devine les vaisseaux, les cellules, les petits éléments de rien du tout qui nous font, l’air de rien, tenir debout. Le temps d’une vie, la nature vivante s’accorde à nous modeler en humains de la tête aux pieds. Rien ne se perd, rien ne se crée, la vie qui coule dans mes veines a nourri un jour peut-être la terre, le feu, les grands diplodocus il y a 150 millions d’année, la mer, des hommes des cavernes, une baleine à bosse, des grands rois et des petits riens par milliers. L’Homme est le plus grand mystère auquel il nous ait été donné de penser. Comment, dans notre condition, ne pas tantôt considérer que nous sommes chacun le centre d’un univers, tantôt nous interroger – héler les Dieux ! – sur le hasard de notre existence sur la Terre ? Du microcosme au macrocosme, il y a tant à penser que la seule plongée dans les questions les plus essentielles suffisent à m’assurer pour toujours d’une certaine forme de liberté. Libres de notre insignifiance en tant qu’Hommes vis-à-vis de l’espace et du temps, libres de considérer que l’on ne naît jamais ni ne meurt vraiment, libres d’imaginer que, s’il y a d’autres vies ailleurs, nous sommes probablement incapables de les concevoir dans les termes propres à notre manière d’appréhender le minuscule environnement auquel il nous est donné d’accéder. Libres, enfin, d’admettre que l’on ne connaîtra jamais la Vérité.

Le livre déposé, couchée dans le noir, je dessine du bout de l’index sur le grand mur blanc « Seize the day ».