Mirar a ver si lo mejor se puede

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Toute la journée, on avait arpenté de mille travers les petites ruelles et grandes avenue de la ville jaune alors que, quelque part dans le vaste rien, la Terre poursuivait sa révolution et qu’août touchait à sa fin. Perchés sur la trente-septième latitude, plus proches à présent de l’équinoxe de septembre que du solstice de juin, nous n’aurions pu dire pourtant – si ce n’était la nuit qui tombait chaque jour plus tôt – que ce soleil brûlant portait en lui déjà le déclin de l’été. On avait vu Lisbonne, et Porto, on avait vu la mer et les terres arides du centre, on avait vu défiler des centaines de kilomètres de bitume, on avait ri, trinqué, mangé et pas beaucoup dormi, on était allé de ville en ville en quête de je ne saurais dire quoi bien que l’on savait où. Avant de partir, j’avais dit « ces vacances seront une charnière, il y avait l’avant, il y aura l’après, ce sera bien, forcément ». Mais après dix jours vagabonds, je luttais encore contre ma propre imperméabilité, consciente de frôler à chaque seconde le beau et la chance qui pourtant, se cognant à ma vieille carapace d’oiseau encagé, avaient bien de la peine à me passer à travers. Chaque nuit, je sentais monter en moi la déception de n’avoir pas pu trouver sur ces routes la sérénité et le trop plein d’air que j’étais venue y chercher. Il y avait eu jusqu’à cette ville-là, cette ville que l’on aime tant, un goût de pas assez.

La peau chargée de soleil encore, à tel point que je jurerais que nous aurions pu briller dans la nuit, je le suis jusqu’à cette petite rue sombre – c’est lui qui guide, toujours -, jusqu’à ce que parvienne à nos oreilles le brouhaha sourd de ceux qui se rassemblent autour de pichets plein de bière et que je lui assure qu’on est arrivés, « c’est ici ». « Dos tintos por favor », le flamenco, les danses, le vieillard qui bat la mesure au milieu du beau monde comme s’il avait vingt ans, l’accent québécois à la table d’à-côté, les échanges de considérations des deux côtés de l’Atlantique, les guirlandes de guinguette, et puis. Et puis, alors qu’on pensait que tout était fini, il y a eu cette pièce sombre, trente paires d’yeux assises en silence, quelques corps adossés aux murs, des doigts qui glissent dans une course folle sur les cordes d’une guitare, un homme en chemise blanche qui chante comme il pleure et nous, là quelque part dans le noir, ébahis et reconnaissants pleinement – entièrement, absolument, totalement – d’être ici.

Ce soir-là, alors que l’air tout entier vibrait de musique, j’ai su que j’avais trouvé un peu de ce que j’étais venue chercher au hasard. Les frissons, la légèreté, les battements de coeur, l’abandon. Sur le mur d’en face, on pouvait lire « Mirar a ver si lo mejor se puede », alors j’ai pensé « Elle est là, ma charnière. Allons-y, et voyons voir si ».

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