De la Beauté

miroir1Je ne serai jamais aussi jeune que je ne le suis aujourd’hui. Mais serai-je plus belle, un jour ? Je me suis longtemps considérée comme faisant partie des gens normaux, ni laids ni beaux, qu’on ne voit dans la foule qu’à l’aide d’une lunette d’astronome, à peine plus grands qu’un feu follet. J’ai d’abord cru que le temps prendrait sa revanche, qu’il affinerait les traits d’un visage aux traits empruntés deci delà à mes ancêtres, j’ai cru que le temps avait le pouvoir de rendre justice à ceux qui longtemps attendraient leur tour dans l’antichambre de la normalité. Mais l’horloge a tourné et mon visage, dans le miroir, ressemble encore à celui des jours passés. J’ai également longtemps cru que la vie était plus clémente avec les jolies filles aux jambes fines et aux sourires de reines. Puisque, assurément, j’avais décrété ne pas en faire partie, j’ai fait un pas en arrière en attendant mon tour qui viendrait un jour, peut-être. J’encaisserais le poids de l’absence en attendant, je garderais un oeil sur le trou béant de mon corps jusqu’à le voir se remplir de lumière, jusqu’à ce que je puisse enfin apparaître.

J’ai attendu. J’ai attendu jusqu’à oublier que j’étais en train d’attendre. La vie était passée par là, l’indépendance, mes propres rames, l’Amour, la fin des comptes à rendre. Je marchais plus droit, les yeux levés, je riais un peu plus fort. Je ne le savais pas, alors, mais aujourd’hui je sais que je la touchais du doigt, la beauté dont j’avais commencé le deuil au fond de moi. La vérité, c’est que trop longtemps j’avais pris le problème à l’envers. Dans le délire de mes nuits trops courtes passées à ruminer tout ce qu’il me manquait, je négligeais le précepte universel qui prétend qu’ici-bas chacun nait et restera son seul et propre maître à bord : la reconnaissance que j’attendais tant ne pouvait venir, dès lors, que de l’intérieur. N’allez pas croire que je pense avoir inventé le fil à couper le beurre. Je suis simplement de ceux qui croient que la beauté sous sa forme humaine, la beauté qui ne fane pas, est bien plus affaire d’attitude que de génétique, un savant mélange de donner et de recevoir, de détermination et de sérénité, entre l’ouverture à l’autre et le soin de soi. Cette beauté-là, la seule à laquelle j’aspire vraiment, irradie, réchauffe et rassemble.

Il y a quelques jours, j’ai fêté mes vingt-sept ans. Je ne sais pas si vingt-sept ans est le plus bel âge de la vie, mais il est mon plus bel âge de maintenant. Mon visage commence à trahir mon âge véritable, les premiers plis vont bientôt venir raconter dans ma peau toute mon histoire et dire au monde entier, avec humilité, que « vous savez, je ne serai pas vivante pour l’éternité ». Aujourd’hui, je me sens belle quand j’ai le sentiment de me trouver à ma place, accrochée fermement à mes valeurs, en route vers ce qui me ressemble. La beauté, c’est une histoire d’instinct, de bienveillance, de compromis, c’est une histoire d’intuition. Mais c’est avant tout une histoire qui commence dans un corps et finit dans le même. Alors, oublions pour un temps les canons de papier, voulez-vous ? Ce serait terriblement dommage de passer à côté.