Réflexions

Johann Sebastian Bach et la baguette au chocolat

baguette

Ce matin, emmitouflée dans la laine et les pieds nus sur le bois de la chaise, je savoure l’aube grise qui d’habitude file à toute allure entre la douche et le bus à attraper. Ce matin, c’est Yo-Yo Ma qui joue les Suites de Bach dans le petit salon, souvenir collé au coeur des années où je vivais encore « à la maison ». Souvenir du violoncelle rouge de mon père, de ces notes qu’on connaissait – à force – sur le bout des doigts, qu’on singeait gentiment, mon frère et moi, et qui résonnaient tant qu’elles finissaient par nous rendre tous un peu fous jusque dans nos chambre sous les toîts. Mais quand de cette folie je veux encore, il y a Mstislav Rostropovich ou Yo-Yo Ma. Alors, ce matin, il y a Johann Sebastian Bach, des pieds nus, une baguette de pain frais et du chocolat. En matière de baguette, j’ai toujours considéré que le haut, plus craquant et plus inégal, était d’un bien plus grand intérêt que son homologue du bas, sans relief et bien trop ordinaire. Bien sûr, il y a les adeptes du tout-à-la-fois, qui me diront que le haut et le bas s’appréhendent d’une même bouchée, que l’un ne va pas sans l’autre et que, par conséquent, « quel sacrilège ce serait de les distinguer ! ». Mais moi, ce matin, je les voulais un à la fois. Parce que j’avais tout le temps de la Terre, parce que c’était comme ça. J’ai donc avisé les deux compères et, alors que je m’étais toujours conformée le plus inconsciemment du monde à l’adage du « Mange d’abord ce qui est moins bon, finis par ce que tu préfères », j’ai mis à terre plus de vingt ans d’apprentissage en m’emparant de la croute dorée et craquante la tête la première. On en était à la Sarabande de la Suite n°1 en G majeur et, dans un pied-de-nez à la moustache au chocolat, j’avais la sensation d’avoir transgressé une règle tacite pas si fondamentale au fonctionnement de l’univers.

Quel temps perdu à croire que le meilleur – le bonheur ? – vient toujours à la fin ! A la guerre comme à la guerre, à la vie comme au petit-déjeuner ! N’était-ce pas le tournant que j’opérais dans mon quotidien depuis quelques temps ? Si vous saviez, depuis que j’ai cessé de faire passer les excuses, les interdits qu’on s’impose à soi-même et les bonnes manières avant les envies qui me trottaient dans la tête, ma petite vie a terriblement gagné en légèreté (même si, en vérité, il me reste encore un bon paquet de choses à travailler).

Belle journée :)

Des monstres, du silence retrouvé et des petits souliers

MBSR1On en était à la tornade que je n’avais pas vu venir, au coup qui survient quand on s’y attend le moins, quand on a oublié de compter les jours qui passent comme s’ils étaient de précieux trésors, quand on pense qu’on est suffisamment fort pour tenir debout encore un peu. Un peu comme ces feuilles d’un jaune de feu qui s’accrochaient aux branches nues ce jour-là, qui luttaient contre les bourrasques en s’agrippant à un lien qui ne tenait plus qu’à la sève. Une sève qui avait eu un jour, loin derrière, le goût de l’entrain et de l’envie d’aller plus loin. Mais qui s’était tarie, faute d’avoir pu puiser dans cet arbre-là les réponses que ces feuilles jaunes posaient à la vie.

J’avançais dans le grand brouhaha du dehors les yeux mi-clos et le pas prudent, le ventre noué par l’idée qu’à tout instant je pouvais trébucher. Méthodiquement, j’avais entrepris de dresser des palissades pour me protéger de tout ce qui m’effrayait, m’ennuyait, me faisait mal, me contraignait, ces mêmes palissades que, trois mois plus tôt, j’avais mises à terre avec la plus grande bienveillance du monde parce que je n’en avais plus besoin. Si vous approchez un jour la méditation, vous entendrez probablement l’histoire de la princesse qui avait ordonné qu’on recouvre le sol de son royaume de cuir pour ne plus s’y blesser, et du cordonnier qui lui dit alors « Vous n’êtes pas sérieuse » et lui confectionna à la place deux petits souliers. De la même façon, il m’avait fallu huit semaines de travail discipliné pour accepter de troquer mes barricades contre une volonté à toute épreuve, une perception juste des événements et un mental d’acier. Et il n’a fallu que deux petits mois loin de mes trente minutes d’immobilité quotidiennes pour – littéralement, simplement, brusquement – tout foutre en l’air.

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Août. Septembre. J’étais à nouveau partout ailleurs qu’ici, à m’enfuir, à me boucher les oreilles et à attendre que ça passe plutôt que de regarder en face les monstres que j’avais créé de toutes pièces. Le genre de monstres qui projettent des ombres effrayantes mais qui, si l’on fait l’effort d’allumer la lumière, ressemblent à s’y méprendre à une pile de vieux cartons noyés sous la poussière. Mais j’avais beau la connaître, cette vérité-là, j’avais la trouille de retourner sur ce zafu que j’avais laissé de côté tant je savais la volonté dont je devrais faire preuve pour le ré-apprivoiser. Parce que, vous savez, c’est quelque chose d’affronter le silence et de se regarder les yeux dans l’âme, de laisser chaque seconde prendre toute la place, d’écouter son coeur battre dans ses veines et de se dire « Je t’aime », rien qu’à soi. Assise par terre il y a quelques soirs de cela, j’ai enfin pris mes monstres sous le bras, respiré à m’en faire tourner la tête et me suis engagée à le ré-apprendre par coeur, ce silence-là.

Et comme, à l’instar des épisodes de Sept à la maison, toute bonne histoire à sa morale en béton, j’aimerais dire qu’en matière de sagesse, rien n’est jamais acquis pour de bon. Que si nos fantômes guettent nos petites faiblesses pour frapper dans le noir, on aura toujours le choix de repartir au combat. Pourvu qu’on ait l’audace de regarder la vie en face. C’est ça.

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Les précédents articles sur la pleine conscience et la méditation sont par ici :

Ici et maintenant 

En pleine conscience (MBSR)

De la contrainte, de la douleur et de la volonté (MBSR)

La genèse, la vérité et le M.E.R.C.I.

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Récemment, on m’a demandé à plusieurs reprises quand mon blog était né. A cette question, j’ai été bien incapable de répondre. Le premier article posté ici date de mai 2013 mais il y a eu des virages depuis, et énormément de précédents. J’ai, de mémoire, toujours tenu des blogs dès mes 15 ans. A l’ère bénie des skyblogs, j’envoyais dans le vaste internet des textes débordant de maladresse assortis de quelques clichés naïfs. Moi qui parlais si peu, je trouvais dans l’écriture le matériel nécessaire à l’expression de mes détours et des nuances qui, je le pensais alors, n’appartenaient qu’à moi. Certains soirs, j’envoyais des bouteilles à la mer, un peu seule, entortillée dans un mutisme épuisant. Cela ne durait jamais longtemps. Les années ont passé, ont entraîné avec elles leur lot d’expériences, d’illusions et de déconvenues, d’amour et de chagrin. Il m’est arrivé de mettre l’écriture de côté pour mieux l’étreindre plus tard, finir par l’oublier dans un coin où l’on n’ose plus s’aventurer pour la retrouver, toujours quelque part. Et il y avait toujours, pour ces moments-là, un espace où déposer ces mots venus jusqu’au clavier poussés par une urgence indicible, venus là par nécessité. Ces mots-là, je vous l’accorde, auraient pu tout aussi bien dormir sur un bout de papier, mais le fait est que j’ai toujours brûlé d’envie de les partager. Peut-être pour qu’ils trouvent écho en quelqu’un d’autre et que je puisse être enfin assurée, le jour où cet écho me reviendrait, que je n’étais pas seule avec une tête embobinée comme l’était la mienne autrefois.

Depuis lors, si mes valeurs se sont affirmées, si mon coeur s’est affranchi de sa cotte de maille, si ma langue s’est (enfin) déliée, c’est parce que j’ai compris une des choses les plus importantes au monde : nous sommes un peu tous les mêmes. Comment se sentir seul au monde dès lors que l’on sait les peurs, les questionnements, les sentiments que l’on partage et qui nous animent ou nous consument tout au long d’une vie ? On cherche tous les mêmes réponses, quand bien même la notion d’équilibre nous appartient en propre, taillée dans nos histoires respectives, quelque part entre nos racines et le grand avenir.

Il m’a fallu du temps, beaucoup de temps, pour prendre la mesure de cet apprentissage. Et si, aujourd’hui, je suis submergée par vos messages bienveillants, touchants et pleins de sens, ce n’est pas un hasard. A la question « Quand est né ton blog ? », je peux répondre à présent : « Le plus bel âge » est né en août 2013, le jour où j’ai cessé d’essayer d’être ici ce que je n’étais pas, le jour où j’ai baptisé mes réflexions d’un nom qui sonnait un peu plus juste. Le jour où j’ai décidé de dire la vérité sans jamais plus me soucier de savoir ce que l’on pourrait en penser. Parce qu’aujourd’hui je sais que les questions qui me tiennent éveillées la nuit ne m’appartiennent pas, qu’on est tous embarqués sur la même mer dans nos coquilles de noix et que, par conséquent, j’ai la certitude que l’on gagne à se dire, à s’écouter, à se lire, à nous dire. Une petite coque au beau milieu d’un océan, c’est effrayant. Mais mille petites coques accrochées l’une à l’autre en caravane, ça vaut toutes les caravelles du monde. Et il faut bien ça pour se montrer fort face à la houle, pour s’étreindre sans se connaître et pour rire plus fort les matins de grand beau temps.

 

Alors merci d’être là, vous qui donnez du sens à tout ça.

Le Sens qui s’était égaré

Manteau1Mardi, le corps usé, le coeur fou et les joues creusées, j’émerge d’une nuit rythmée par l’angoisse et les insomnies. Je me lève et je ne peux plus. Je suis là, debout dans le petit matin sombre, je grelotte, je tremble et j’ai tout oublié. Le réveil serein, la routine de l’aube, le bus à prendre, toujours le même, vers cet endroit auquel je n’appartiens pas, le masque à enfiler, les dents serrées, l’ordinateur à allumer, les feuilles à perforer et les mails à consulter. Je suis debout dans le matin, le soleil se lève, le ciel s’embrase, et le Sens m’a échappé.

C’est terrible, à mon âge, de n’avoir rien vu venir. D’avoir la vie devant soi, une santé exemplaire, mais de lever le nez un matin au pied du mur et de mesurer l’ampleur du mensonge érigé pour me protéger du danger, de l’incertitude, pour me garantir une sécurité illusoire, pour me trouver des excuses et éviter de me frotter trop fort à la vie qui pique, brûle, renverse et tue. Ce matin-là, j’ai la mer au bord des yeux et la furieuse envie de tout envoyer valser pour aller prendre l’air. Parce que je sais, au fond, que si la vie peut faire mal, elle berce, enflamme, transporte et fait danser les coeurs, aussi.

Pour la première fois, mon corps m’enjoint à m’arrêter. Alors, j’avise la cime d’un arbre, prends de la hauteur et contemple le chemin tortueux que je viens de traverser. J’ai un peu le vertige mais je reste perchée là, le temps de décider de quel côté entamer le chantier de la vie à venir. (…) Plus tard, le vent s’engouffre en moi et je sais qu’il me faut déjà repartir. Laisser tomber les barrières, défaire les liens trop lourds, suivre mon instinct et tracer mon chemin sans trop réfléchir. Parce que si la passion dévore, alors !

Lundi. Devant une limonade, E. ne sait plus si elle doit rester pour finir ce qu’elle a commencé ou tout quitter pour un avenir qui lui ressemble un peu. Vendredi. A. a été ballotée d’un travail à un autre et décide, pour la première fois depuis un moment, de s’accorder le temps de respirer. Samedi. V. a fixé l’échéance à décembre, pas plus loin. Samedi, plus tôt. C. s’est affranchi pour de bon de la quête de sécurité « qui n’existe pas ». Parce que la vie, bon Dieu !, c’est maintenant. Drôle de génération que celle qui ne sait pas mentir, qui court après le Sens et craint – bien trop souvent – de ne pas Devenir.

Ce soir pourtant, je ferme les yeux, compte jusqu’à trois et décide d’avoir foi en l’avenir. S’il faut sauter, je sauterai. Et s’il faut trembler, je tremblerai. Ce soir, mon histoire sur le dos, je guette la girouette et m’éloigne du sentier, prête à fouler les ronces parce que, « Pourvu qu’on ait l’ivresse ! », il nous faut avancer.

Ecrire, c’est

ecrirecest

Ecrire n’est un acte ni facile ni anodin. Ecrire, c’est dire la vérité quand bien même tout ce que l’on raconte est faux. En vérité, la page blanche n’a de blanc que le vide que nos yeux consentent à nous montrer. Mais eux, les yeux, savent la tempête qui se trame dans leur dos. Les brouillards, les certitudes, les envies, les colères, les appréciations, les noeuds, tous ces mirages et tout le Monde, tout ce qui teinte nos vies particulières, les apprentissages et les peines, érigent jour après jour sans jamais s’arrêter le plus bel ouvrage que l’esprit ait porté. Oh, ce n’est pas une cathédrale, non plus une acropole que des statues semblables à celles qui dorment sur l’Île de Paques. C’est un vitrail, le plus vaste que l’on puisse se figurer, un vitrail sans limites, une oeuvre majestueuse qui porte en elle plus de nuances que l’on n’en verra jamais sur la voûte de l’arc-en-ciel.

Ecrire, c’est dire la vie à travers ce prisme extraordinairement complexe et changeant. Ecrire, c’est livrer à un instant donné la perception que l’on a d’une idée, d’une fiction, d’une sensation. Ecrire, c’est admettre que l’alignement des mots ne sera jamais deux fois pareil, c’est accepter de changer de point de vue avec le temps. Oser écrire – et Dieu sait qu’ « oser » est le terme le plus approprié quand on a suffisamment éprouvé l’écriture que pour savoir à quel point elle peut être douloureuse -, c’est faire preuve d’une tendre bienveillance envers soi. C’est accepter l’impermanence des choses et accepter d’être vulnérable, mis à nu, même déguisé des plus beaux mots de la plus belle langue du monde.

Ecrire, enfin, c’est se confronter à son individualité. Qui d’autre que moi peut raconter la vie comme je l’ai fabriquée à l’arrière de mes yeux à l’aide, précisément, des couleurs qui composent mon vitrail si compliqué ? Ecrire, c’est extérioriser et rendre sensible le JE qui existe sans que l’on sache toujours comment l’expliquer. Ecrire, c’est se manifester aux autres, se manifester à soi. Ecrire, tu sais, c’est un peu s’assurer d’exister.