Réflexions

Nous voici aujourd’hui au bord du vide.*

ecritEst-ce que c’est ça, la mort, est-ce que c’est le vide ? Est-ce que la vie c’est le plein, les corps remplis à ras-bords, est-ce que la vie est l’antithèse du rien ? Est-ce qu’enterrer ses morts, joindre les mains, serrer les siens, sentir sa gorge se nouer à l’évocation de la paix qu’on dit éternelle, est-ce qu’un coeur cher qui s’arrête c’est approcher pour un temps l’abîme comme pour le voir partir ? Est-ce que se tenir vivant, corps battant, au bord du vide c’est entrevoir, au moment de retourner au jour d’hui, à quel point la vie nous éblouit d’ivresse, de douleur et d’envie ?

Est-ce que c’est ça, la mort, est-ce que c’est le vide, est-ce que c’est le plein, est-ce que c’est le rien, est-ce que c’est la fin ?

J’ai l’intime conviction que l’on ne vit pleinement qu’à condition de regarder l’inéluctable éventualité – quelle ironie – de sa propre mort en face. Qu’il nous faut sans tarder oeuvrer à ce qui nous anime, à ce qui nous intrigue, à élever nos petits mondes autour, à reconnaître le miracle qui fait de nous des éphémères, à tisser des liens de coeur à coeur, à apprendre à marcher face au vent, à combattre ensemble nos peurs, à dire – tant qu’il est encore temps – « Je t’aime ». Même si ça prend du temps.

* Au bord du vide, Paul Eluard

 

La soustraction de l’Être

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Chaque matin, 8:15, je traverse sous les néons la toute petite galerie commerçante qui sent l’usure et le café brûlé. Les volets métalliques sont encore fermés, il y a cette femme qui sort du bistrot les chaises en rotin de la terrasse qui n’a jamais baigné dans la lumière du jour. Il y a cet homme qui, tous les jours, invariablement, lit son journal à la même table, même tasse blanche, même veste noire, même spéculoos Lotus assorti au café. Il y a les employés de la supérette qui grillent, en rigolant, une troisième cigarette avant de reprendre le ballet des palettes. Et il y a l’homme en gris, cheveux gris, parka grise et jeans bleu. Chaque matin, il est là, dans la galerie, sur la place, devant la porte, à l’arrêt de bus du trottoir d’en face. 17. 92. 71*. Chaque matin, il laisse passer les bus, il ne monte pas. Chaque matin, il regarde le sol, ou ailleurs, mais pas les gens. Il est là sans y être, on ne le voit pas, il marche, il vit, mais il n’existe pas. Chaque matin, il me croise, je le croise, il me reconnaît sans doute. J’aimerais lui dire bonjour, il jette les yeux dans la vitrine sombre du cordonnier – les clés, les semelles, les ristournes – il regarde ses pieds. Certains matins, quand le bus est passé, qu’il n’y a plus personne, que les témoins sont partis, je le vois glisser jusqu’à la benne du petit supermarché qui sent la poussière, il charge son cadis. Gris, lui aussi. Et puis, un battement de cil et il est là, comme s’il attendait le bus, à nouveau. 17. 92. 71. Mais il ne monte pas.

Chaque matin, il y a cet homme gris dont la posture crie l’absence, qui se soustrait du monde en fuyant les regards. J’aimerais lui dire bonjour, il regarde droit devant la porte vitrée à ouverture automatique se refermer sur mon passage. Je jette un oeil sur ma montre, je presse le pas, je suis en retard.

*Par souci d’anonymat, les numéros de bus ont bien entendu été trafiqués.

 

La bienveillance

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Un nez trop long, de toutes petites dents, une bouche un peu de travers, des cheveux de bébé, une peau fine et blanche comme un drap de coton usé. Des épaules larges, une petite poitrine, une taille moyenne, des jambes un peu pataudes zébrées de violet. « Nul besoin de miroir, me dis-je du fond de ma tête, je me connais par coeur ». Du bout des doigts, je parcours ma peau irrégulière, mille fois je perds mon chemin dans ce méandre de petits cratères. Les yeux fermés, je fais le tour de mon corps depuis l’intérieur, je trace ma route entre les grains de beauté. Ce corps a grandi avec moi, il traîne des casseroles fantômes dont le boucan me saisit certains jours comme un écho lointain. J’ai beau aimer mon visage comme on aime un frère par le coeur, il y a des matins où, bien malgré moi, je remets les compteurs à zéro, des matins où, quelquefois, ces traits ne me reviennent pas – Dieu merci, ces aubes-là se font de plus en plus rares, même si l’apprentissage est long et jamais acquis pour de bon.

Zoom arrière, dans d’autres yeux, hors de ma tête : il y a cette fille – cette femme ? – qui est comme toutes les autres, qui ne ressemble à personne mais se pose les mêmes questions, qui a deux bras, deux jambes, qui est en bonne santé – vivante ! -, qui porte sur ses épaules un peu trop de ceci, pas assez de cela, dont le corps parfois se voûte, un peu, à cause de cette manie qu’elle a de se scruter toute la vie à l’intérieur, à force de vouloir protéger son coeur. Il y a cette fille derrière et face à l’objectif qui met la vie en scène comme elle l’aime et la conçoit, douce et sereine, sans mentir, sans jamais tromper. Et qui pose un regard bienveillant sur cette peau pâle, ces dents toutes petites et ce profil – c’est son histoire – si typique de l’amour de famille dans laquelle elle est née.

Il y a ceux qui s’affirment sur les planches d’un théâtre, il y a ceux qui se regardent, indulgents, tous les soirs dans un grand miroir et il y a moi qui, par ici peu à peu, m’apprivoise en vous racontant des histoires.

Ce qu’il me dit du spectre de la lumière blanche

spectre« Tu pourras m’expliquer d’où viennent les couleurs incroyables du ciel à l’aube et au crépuscule ces derniers jours ? La lumière rasante de l’hiver ? Le froid polaire ? Bisou » Le nez collé à la fenêtre, j’envoie mon message valser sur les ondes à travers le ciel bleu et les rayons bas du soleil au zénith. Le gris a fait ses valises pour quelques heures, parti recouvrir de son épais manteaux de gouttes en suspension d’autres villes, un peu plus loin à l’horizon. Bon prince, il a laissé dans son sillage quelques filaments de coton, nuages blancs de rien du tout qui mêlent leurs trajectoires aux itinéraires des avions.

Hier soir, après avoir éteint le radiateur et la lueur inhospitalière des néons, après les quatre étages descendus à pieds parce que, des années plus tard, résonnent encore les paroles de Thomas d’Ansembourg « emprunter l’escalier, c’est célébrer la chance et le miracle de tenir debout sur ses deux pieds », je m’étonne de trouver le ciel encore clair au-dessus de ma tête malgré l’obscurité de la rue. Nuit de Magritte, dans l’entre-deux, ni tout à fait jour ni tout à fait nuit. La rue avalée à moitié, je marque un arrêt malgré le froid piquant devant le ciel pastel du petit hiver à peine entamé. « Vous feriez fausse route à penser que l’on observe les plus beaux couchers de soleil dans un ciel sans nuages » nous avait dit l’homme tatoué perché à l’arrière du bateau, manoeuvrant la barque où nous étions là, tous les huit côte à côte sous le soleil encore brûlant de dix-sept heures, à serrer dans nos mains la bière fraîche tout droit venue la vieille glaçière. Ce soir de janvier, alors qu’on n’en finissait pas de contempler la lumière orange incandescente se réfléter dans le Mekong, le ciel lui a donné raison : les nuages sont d’extraordinaires révélateurs de couleurs, obstacles opportuns au rayonnement presque horizontal de la fin du jour.

Hier, je reprends mon chemin, bifurque à droite sur la grande place blanche qui glisse comme un miroir avant de jeter un regard en arrière. Et là, le feu au bout du grand boulevard ! Lumière jaune et rose et mauve et bleue, couleurs franches avant la nuit prête à tomber sur nous tous qui marchons nous mettre à l’abri dans la châleur de nos maisons. Je me surprends ces jours-là à me demander « Pourquoi diable j’habite en ville ? », regrettant les hautes tours qui barrent l’horizon et ne nous donnent à voir qu’à moitié les phénomènes inommables qui nous murmurent à travers la brise « Chers humains, vous êtes tout petits ».

Vingt heures, mon téléphone sonne, « Bonjour, comment tu vas ? ». Sur les ondes il me parle de lumière solaire, de diffraction, de réfraction, des couleurs du prisme et de la décomposition de la lumière blanche, de l’angle des rayons, d’humidité dans l’air et des couchers de soleil sur la mer. Mon père est ce genre de personne prête à me préparer un dossier rien que pour moi juste pour m’expliquer, le genre qui lors de nos randonnées sur les volcans nous équipait, mon frère et moi, de loupes, de vinaigre et de petits marteaux, le genre à dissoudre des coquilles d’oeufs, provoquer des réactions chimiques sur un bout de table de la cuisine et expérimenter avec les moyens du bord pour le plaisir de la science. Moi qui ai le coeur académique tourné vers l’esthétique, la langue et la littérature, il m’est arrivé de me demander si l’on ne perdait pas un peu de magie en chemin à force de vouloir tout expliquer. Aujourd’hui, la science a fait la lumière sur des ombres autrefois effrayantes, elle a dilué des mystères et fait de nous des êtres raisonnables. Mais, puisqu’elle reconnaît ses limites et l’étendue insoupçonnée des champs qu’il lui reste à explorer, force est de constater que, à condition de se montrer attentif, le monde moderne n’est pas en reste en matière d’étrangeté.

Et vous, quel phénomène naturel vous fait chavirer ?

Petite note : on fermera les yeux cette fois sur la qualité de l’image tout droit venue d’un smartphone qui fait ce qu’il peut :)

Nos toutes petites vies, et puis les galaxies

JupiterLe livre jaune entre les mains, les lèvres meurtries et les coudes plantés dans les draps, je touche du doigt sur le papier des réalités bien trop grandes pour moi. Consciencieusement, je déroule une ligne du temps dans un coin de ma tête, j’inscris Philosophiæ Naturalis Principia Mathematica, Isaac Newton, 1636 puis Relativité générale, Albert Einstein, 1915. Hubble encore, Hawking ensuite, les physiciens, les astronomes. De l’univers statique à l’univers en expansion, des trous noirs, des galaxies et du Big Bang dense et brûlant, c’est indécent comme tout ça, à la fois, dépasse l’entendement et semble parfaitement évident. Couchée dans le noir, je fouille dans ma mémoire pour dessiner dans l’ordre le système solaire : Mercure la toute petite, Venus au nom tout droit tiré de la mythologie romaine, la Terre qui seule est affublée d’un déterminant, objétisée – avions-nous tant besoin de nous l’approprier ? -, Mars la rouge, Jupiter l’immensément grande, Saturne du nom du Dieu romain du temps, Uranus de glace, Neptune sur la plus grande ellipse (« Me Voici Tout Mouillé, J’ai Suivi Un Nuage »). En regard de cette immensité relative – que reste-t-il de notre systèe solaire lorsqu’on le met en perspective avec l’insondable Univers ? -, l’écriture qui, il y a à peine quelques milliers d’années, nous a fait rentrer dans l’Histoire, prend des airs à la fois de petit miracle et d’événement dérisoire.

Les yeux clos, j’explore mon propre microcosme, je devine les vaisseaux, les cellules, les petits éléments de rien du tout qui nous font, l’air de rien, tenir debout. Le temps d’une vie, la nature vivante s’accorde à nous modeler en humains de la tête aux pieds. Rien ne se perd, rien ne se crée, la vie qui coule dans mes veines a nourri un jour peut-être la terre, le feu, les grands diplodocus il y a 150 millions d’année, la mer, des hommes des cavernes, une baleine à bosse, des grands rois et des petits riens par milliers. L’Homme est le plus grand mystère auquel il nous ait été donné de penser. Comment, dans notre condition, ne pas tantôt considérer que nous sommes chacun le centre d’un univers, tantôt nous interroger – héler les Dieux ! – sur le hasard de notre existence sur la Terre ? Du microcosme au macrocosme, il y a tant à penser que la seule plongée dans les questions les plus essentielles suffisent à m’assurer pour toujours d’une certaine forme de liberté. Libres de notre insignifiance en tant qu’Hommes vis-à-vis de l’espace et du temps, libres de considérer que l’on ne naît jamais ni ne meurt vraiment, libres d’imaginer que, s’il y a d’autres vies ailleurs, nous sommes probablement incapables de les concevoir dans les termes propres à notre manière d’appréhender le minuscule environnement auquel il nous est donné d’accéder. Libres, enfin, d’admettre que l’on ne connaîtra jamais la Vérité.

Le livre déposé, couchée dans le noir, je dessine du bout de l’index sur le grand mur blanc « Seize the day ».