Réflexions

Les concordances

Elli_23A vous aussi il vous arrive de constater que, parfois, tout autour de vous converge au même moment pour vous apporter les réponses que vous attendiez sans même que vous ayez eu conscience que vous étiez en train de les chercher ? – notez qu’à force de pondre des phrases alambiquées, je prends le risque de passer à côté d’un dix sur dix en concordance des temps, mais c’est un risque que je suis prête à prendre, ne fut-ce que pour la beauté du subjonctif et de l’imparfait des verbes en -dre conjugués à la deuxième personne du pluriel. Enfin. Nous parlions de convergence. Eh bien, confrontée à des situations sans cesse nouvelles, m’échappant du cadre que je connais sur le bout des doigts, j’en ai fait plus d’une fois l’expérience ces temps-ci. J’ai toujours eu du mal à mettre un nom sur ma ligne directrice, à poser le doigt sur mes récurrences, à expliquer les raisons profondes qui me liaient aux mots et aux images, à identifier avec certitude et précision ce qui, en eux et en toute chose, me faisait vibrer. Jusqu’à ce qu’aujourd’hui – au sens figuré – me saute au visage toute la force de ce qui m’anime. Et si on me demande, pourquoi précisément maintenant ? Je pourrais répondre : parce que j’ai largué les amarres et que rien d’autre que moi ne me retient. Et que je fais l’effort consciemment de ne surtout pas trop me contenir.

Et il y a des jours comme ça où, l’oeil gauche cligné derrière mon appareil-photo, j’appuie sur le déclencheur en écoutant parler ces personnes que je connais à peine, qu’il descend chercher une bouteille de rouge pour parfaire le tableau, qu’on est à hauteur de ciel sur les toits de Bruxelles qui me semble tout à coup bien plus hospitalière, que je jette un oeil à l’écran et dis : l’air, les sommets, le blanc, la lumière, (le verre de vin,) c’est tellement moi, ça, c’est tellement ce que j’aime. Je crois que j’ai compris.

Elli_01bisElli_24Elli_20Elli_12bisElli_21Elli_14Merci, Elli, de nous avoir accueillis sur tes hauteurs.

La suite des photos sera sur mon site qui sera en ligne (je l’espère mais j’y travaille) très bientôt :)

 

Mirar a ver si lo mejor se puede

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Toute la journée, on avait arpenté de mille travers les petites ruelles et grandes avenue de la ville jaune alors que, quelque part dans le vaste rien, la Terre poursuivait sa révolution et qu’août touchait à sa fin. Perchés sur la trente-septième latitude, plus proches à présent de l’équinoxe de septembre que du solstice de juin, nous n’aurions pu dire pourtant – si ce n’était la nuit qui tombait chaque jour plus tôt – que ce soleil brûlant portait en lui déjà le déclin de l’été. On avait vu Lisbonne, et Porto, on avait vu la mer et les terres arides du centre, on avait vu défiler des centaines de kilomètres de bitume, on avait ri, trinqué, mangé et pas beaucoup dormi, on était allé de ville en ville en quête de je ne saurais dire quoi bien que l’on savait où. Avant de partir, j’avais dit « ces vacances seront une charnière, il y avait l’avant, il y aura l’après, ce sera bien, forcément ». Mais après dix jours vagabonds, je luttais encore contre ma propre imperméabilité, consciente de frôler à chaque seconde le beau et la chance qui pourtant, se cognant à ma vieille carapace d’oiseau encagé, avaient bien de la peine à me passer à travers. Chaque nuit, je sentais monter en moi la déception de n’avoir pas pu trouver sur ces routes la sérénité et le trop plein d’air que j’étais venue y chercher. Il y avait eu jusqu’à cette ville-là, cette ville que l’on aime tant, un goût de pas assez.

La peau chargée de soleil encore, à tel point que je jurerais que nous aurions pu briller dans la nuit, je le suis jusqu’à cette petite rue sombre – c’est lui qui guide, toujours -, jusqu’à ce que parvienne à nos oreilles le brouhaha sourd de ceux qui se rassemblent autour de pichets plein de bière et que je lui assure qu’on est arrivés, « c’est ici ». « Dos tintos por favor », le flamenco, les danses, le vieillard qui bat la mesure au milieu du beau monde comme s’il avait vingt ans, l’accent québécois à la table d’à-côté, les échanges de considérations des deux côtés de l’Atlantique, les guirlandes de guinguette, et puis. Et puis, alors qu’on pensait que tout était fini, il y a eu cette pièce sombre, trente paires d’yeux assises en silence, quelques corps adossés aux murs, des doigts qui glissent dans une course folle sur les cordes d’une guitare, un homme en chemise blanche qui chante comme il pleure et nous, là quelque part dans le noir, ébahis et reconnaissants pleinement – entièrement, absolument, totalement – d’être ici.

Ce soir-là, alors que l’air tout entier vibrait de musique, j’ai su que j’avais trouvé un peu de ce que j’étais venue chercher au hasard. Les frissons, la légèreté, les battements de coeur, l’abandon. Sur le mur d’en face, on pouvait lire « Mirar a ver si lo mejor se puede », alors j’ai pensé « Elle est là, ma charnière. Allons-y, et voyons voir si ».

Seville2

Le jour où j’ai cessé d’attendre.

1SPJ20Je fais partie de ceux qui chérissent les années qui passent pour ce qu’elles apportent de sagesse, de rencontres, d’expériences et de savoir. Je n’ai pas peur de grandir et tous les âges que j’ai traversés depuis vingt-sept ans ont été successivement les plus beaux. Parce que je considère mon état d’esprit et mon rapport à la vie comme constituant la valeur fondamentale, les seules variables qui impactent tous mes présents, pour rien au monde je ne sacrifierais ma lucidité relative d’aujourd’hui contre mes brouillards du passé. Je n’ai pas peur de grandir mais j’ai peur de passer à côté de ce qui m’anime, j’ai peur de ne pas me donner la chance de faire de mon mieux. Je veux être perméable et ancrée, je veux flouter les limites entre le Moi et le reste du monde tout en vivant libre, sereine et fidèle à ce que je suis : un esprit vagabond, indépendant, un peu farouche perché sur un mirador pour observer, le jour et la nuit, l’univers autour.

Une fois dans ma poche mon diplôme d’université, j’ai évolué plusieurs années, par mimétisme et résignation (ne craignons pas les mots), tel un rond au pays des carrés. J’ai suffoqué plus d’une fois à force de vivre en cage toute la journée, j’ai même un jour perdu le Sens avant de prendre mon mal en patience et de retomber sur mes pieds. Aujourd’hui, une page se tourne et je sais ce que je veux écrire sur la suivante même si, à tout moment, le scénario est susceptible de changer. Je veux  continuer à créer. Du concret et de l’intangible. Des textes, des photos et des expériences. Je veux raconter des histoires. J’ai envie de rencontrer des gens qui me ressemblent et d’autres qui me ressemblent un peu moins. Je veux transmettre, je veux échanger. Je veux me dépasser. Pas parce que je vaux mieux que d’autres mais parce que je suis habitée par la somme de ces « vouloir », c’est une nécessité.

C’est donc guidée par ces grandes lignes-là que j’ai souhaité définir mon activité professionnelle hybride et que je construis à la force de mes bras ma petite vie d’indépendante. Une partie de cette activité sera désormais dédiée à la photo. L’humilité est une valeur essentielle et formidable mais elle ne devrait jamais servir d’excuse pour nous empêcher d’avancer. J’ai décidé d’arrêter d’attendre le bon moment pour me lancer, parce qu’il faut bien commencer quelque part, j’ai décidé ne pas attendre d’être à tout prix meilleure que les autres pour entrer dans l’arène et m’amuser. Il n’a jamais été aussi simple qu’aujourd’hui de créer de belles images et de s’auto-proclamer photographe mais j’ai envie de croire que j’ai moi aussi, dans cette histoire, quelque chose à raconter. Après tout, l’expérience m’a appris que nous sommes les premiers à qui il incombe l’attribution de nos propres légitimités.

Toutes les photos de cet article ont été prises en août en moins d’une semaine de temps. Il a suffi d’un appel collectif auprès de mes amis pour voir affluer un nombre incroyable de volontaires partants pour une session portrait. Je crois qu’il me fallait ces quelques jours fous pour lâcher-prise et réaliser pleinement l’énergie que la démarche de photographie m’insuffle. Ces quelques jours ont été grisants. Je sortais comme une flèche du boulot, appareil-photo sur l’épaule pour rejoindre un visage connu de près ou d’un peu plus loin, et je photographiais « pour du beurre » pendant deux heures. J’ai beaucoup expérimenté, je me suis autorisée à tâtonner et si mon auto-critique me fait dire que tout est loin d’être parfait, qu’est-ce que j’ai appris, bon Dieu, qu’est-ce que j’ai appris !

Voilà tout ce que je suis venue vous dire. Je n’ai pas besoin d’être rassurée, je crois que je voulais simplement partager et vous dire  comme c’est bon d’être en liberté (et si vous cherchez une photographe ou une rédactrice web/print, vous m’appelez ? :) ).

1SPJ01 1SJ21SPJ02 tumblr_nstzmp7gBJ1ud6d7jo1_12801SPJ03 1SPJ161SPJ051SPJ191SPJ181SPJ04Mille mercis à Alice, Elo, Claire et Charline de s’être prêtées au jeu !

En attendant un vrai site, vous trouverez d’autres photos ici.

Et vous, vous vous êtes déjà donné les moyens de vous lancer dans ce qui vous brûle le coeur et les doigts ?

Depuis le Big Bang, mémoire du corps et coïncidences cycliques.

Cyclique4Les années qui passent, cycliques – hiver après automne, été après printemps -, la Terre qui court sur l’ellipse mais toujours revient, ont fini par éveiller en moi une intuition. Ca commence par un hasard de calendrier, des humeurs changeantes venues d’on ne sait trop où, les nerfs à vif un soir puis, plus tard, une sérénité rare qui m’enveloppe des jours entiers, des semaines durant. Est-ce le soleil, est-ce la lune, est-ce la pluie, est-ce l’éclat de la lumière, dehors ? Est-ce le temps ? (Qu’est-ce que le temps ?) Traversant des périodes éclatantes de calme intérieur – de la plénitude, presque – où, qu’importe la destination, l’horizon est clair et la profondeur de la mer sous ma coque ne me fais pas peur, je dépoussière mes jumelles et regarde un an en arrière. Là, troublée, comme s’il existait une mémoire subtile du corps, j’y vois mon présent en miroir : état d’esprit similaires, mêmes appréhensions, mêmes souhaits, à la différence près qu’il me semble mieux vivre encore aujourd’hui. Parce que j’ai précisément vécu, que j’ai traversé, que j’ai retourné toutes les questions, que j’ai cherché du sens, parce que j’ai appris. Et sans trop savoir où je veux en venir – pardonnez-moi, dans mon imprudence, de vous avoir embarqués sur mon navire -, j’ai la certitude de tenir là un coin du « pourquoi je suis là », pourquoi j’aime, pourquoi tous ces matins, tous ces soirs, pourquoi tout ça. Même quand elle prend des airs de fiasco, même quand elle tangue, la vie avance, mon esprit s’étire, le brouillard se lève, mon coeur grandit, un peu plus perméable mais un peu moins fragile : je suis (nous sommes) en expansion.

Dans ces moments où le principe de vie m’apparaît comme une succession d’ellipses qui se chevauchent sans jamais se fondre – une spirale serrée, vue transversale d’un tronc d’arbre qui a cessé, à la longue, de fêter son anniversaire -, je me surprends à me dire que « j’aurais aimé, peut-être, croire en une théorie positive (mais non positiviste) de la réincarnation ». Mais la comparaison d’aujourd’hui avec hier me fait me poser des questions : à l’univers en constante expansion répond notre Histoire d’Hommes, linéaire mais pas tant, gouvernée de tous temps par les mêmes instincts, les mêmes émotions – l’amour, la colère, la jalousie, la survie, le pouvoir, l’échange, le souci de protection, (…) – qui mènent invariablement – mon Dieu, pourquoi ? – certaines âmes à la guerre et au repli sur soi. Mais alors – visualisation de cercles concentriques vieux comme le Monde -, l’Humanité progresse-t-elle vraiment ? Qu’est-ce que le véritable progrès, au fond ?

De l’extrêmement petit à l’immensément grand, ce qu’il me reste de cette intuition qui me file comme de l’ouate entre les doigts, c’est le reflet troublant du mécanisme de l’Homme dans l’univers, mémoires respectives gravées dans le temps passé, cette idée que tout est lié, que tout se ressemble, que tout s’entremêle, que nous sommes tout à la fois nous-mêmes et le feu, l’eau, l’air et la terre. Voilà, je crois, ce que je crois – même si ma seule véritable croyance, je crois encore, résidera toujours . C’est cyclique.

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De la Beauté

miroir1Je ne serai jamais aussi jeune que je ne le suis aujourd’hui. Mais serai-je plus belle, un jour ? Je me suis longtemps considérée comme faisant partie des gens normaux, ni laids ni beaux, qu’on ne voit dans la foule qu’à l’aide d’une lunette d’astronome, à peine plus grands qu’un feu follet. J’ai d’abord cru que le temps prendrait sa revanche, qu’il affinerait les traits d’un visage aux traits empruntés deci delà à mes ancêtres, j’ai cru que le temps avait le pouvoir de rendre justice à ceux qui longtemps attendraient leur tour dans l’antichambre de la normalité. Mais l’horloge a tourné et mon visage, dans le miroir, ressemble encore à celui des jours passés. J’ai également longtemps cru que la vie était plus clémente avec les jolies filles aux jambes fines et aux sourires de reines. Puisque, assurément, j’avais décrété ne pas en faire partie, j’ai fait un pas en arrière en attendant mon tour qui viendrait un jour, peut-être. J’encaisserais le poids de l’absence en attendant, je garderais un oeil sur le trou béant de mon corps jusqu’à le voir se remplir de lumière, jusqu’à ce que je puisse enfin apparaître.

J’ai attendu. J’ai attendu jusqu’à oublier que j’étais en train d’attendre. La vie était passée par là, l’indépendance, mes propres rames, l’Amour, la fin des comptes à rendre. Je marchais plus droit, les yeux levés, je riais un peu plus fort. Je ne le savais pas, alors, mais aujourd’hui je sais que je la touchais du doigt, la beauté dont j’avais commencé le deuil au fond de moi. La vérité, c’est que trop longtemps j’avais pris le problème à l’envers. Dans le délire de mes nuits trops courtes passées à ruminer tout ce qu’il me manquait, je négligeais le précepte universel qui prétend qu’ici-bas chacun nait et restera son seul et propre maître à bord : la reconnaissance que j’attendais tant ne pouvait venir, dès lors, que de l’intérieur. N’allez pas croire que je pense avoir inventé le fil à couper le beurre. Je suis simplement de ceux qui croient que la beauté sous sa forme humaine, la beauté qui ne fane pas, est bien plus affaire d’attitude que de génétique, un savant mélange de donner et de recevoir, de détermination et de sérénité, entre l’ouverture à l’autre et le soin de soi. Cette beauté-là, la seule à laquelle j’aspire vraiment, irradie, réchauffe et rassemble.

Il y a quelques jours, j’ai fêté mes vingt-sept ans. Je ne sais pas si vingt-sept ans est le plus bel âge de la vie, mais il est mon plus bel âge de maintenant. Mon visage commence à trahir mon âge véritable, les premiers plis vont bientôt venir raconter dans ma peau toute mon histoire et dire au monde entier, avec humilité, que « vous savez, je ne serai pas vivante pour l’éternité ». Aujourd’hui, je me sens belle quand j’ai le sentiment de me trouver à ma place, accrochée fermement à mes valeurs, en route vers ce qui me ressemble. La beauté, c’est une histoire d’instinct, de bienveillance, de compromis, c’est une histoire d’intuition. Mais c’est avant tout une histoire qui commence dans un corps et finit dans le même. Alors, oublions pour un temps les canons de papier, voulez-vous ? Ce serait terriblement dommage de passer à côté.