Réflexions

En coin.

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D’où vient donc cette petite gêne qui les pousse à plonger leur menton dans le col des manteaux, ces gens-là, d’où ça leur vient de creuser le sol avec les yeux pour y enfouir ce sourire qui leur grimpe aux joues, à ceux-là. A quoi doit-on l’envie de réprimer un fou-rire solitaire dans la rame bondée du métro, à quoi, dites-moi, à quoi ça rime cette histoire-là ? Qui diable au nom d’une certaine idée de la pudeur peut justifier de taire son coeur devant un monde intimidant ? Je ne saurais dire combien de temps ça m’a pris de ne plus réprimer un sourire inopiné qui s’en vient, là comme ça, devant des inconnus. Mais ce temps, c’est une chose sûre, ce temps a été long pour que je réalise « ah que de temps perdu » et que je m’aime un peu mieux quand il m’arrive, par hasard, de me marrer seule dans la rue.

Nos ascensions nécessaires

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Un de ces soirs où l’on avait déposé nos coeurs sur la table, toutes failles dehors et grands rêves en avant, on a étalé les feutres de couleurs devant nous et C. nous a demandé de représenter sur une feuille de papier ce qu’on attendait de la vie. En premier lieu et sans trop réfléchir, j’ai dessiné un escalier en travers de la page. Un chemin non linéaire qui part de la gauche vers la droite et qui pointe vers le haut. Avec G. à mes côtés, en pleine ascension, des amis autour de nous, des piles de livres, un appel au voyage et un désir d’enfant, pour le jour où on se donnerait le temps. En vérité, on ne voyait au premier coup d’oeil que cet escalier rouge, diagonale assurée sur laquelle il ne restait qu’à hisser les éléments satellites. Et au moment d’expliquer aux autres ce que tout cela signifiait, je me suis entendue dire que mon plus grand but dans cette vie était d’évoluer, de grandir, de faire de mon mieux. De m’élever.

D’où nous vient ce besoin de nous élever ? Et que signifie, au juste, l’élévation ? S’élever par rapport à quoi, à qui, pour qui et pourquoi ? Une partie de la réponse réside peut-être dans notre nature de consciences en mouvement. Nous sommes conditionnés pour nous réajuster sans cesse, que ce soit sous la pression externe (les autres et l’environnement) ou interne (du fait de l’évolution et de la redéfinition consciente et volontaire de nos propres valeurs). Parce que nous sommes des êtres sociaux, le jeu de l’oscillation vers le « mieux » assure au moins en partie la cohésion de nos sociétés qui ont désespérément besoin d’évoluer pour subsister et assurer leur continuité. Mais qu’est-ce que c’est le mieux ? Et, d’ailleurs, existe-t-il quelqu’un légitime et en mesure de seulement définir ce qu’est le Bien ?

Il me semble que le désir d’élévation est étroitement lié à notre obsession individuelle et très actuelle pour la liberté (suivie de près par la vérité). Liberté de faire nos propres choix, liberté de nous informer et d’agir en conséquence, liberté de faire de notre vie ce que bon nous semble. Pour autant, cette liberté ne peut s’émanciper d’impératifs élémentaires qui nous assurent de vivre ensemble dans une paix relative, sinon nous nous marcherions tous sur la tête.

Je crois qu’on tient là une clé de l’élévation comme je la conçois (et non comme elle l’est dans l’absolu, puisque l’absolu n’existe plus dès lors qu’on se met à réfléchir) : plus on cherche à se connaître soi, plus on aspire à la liberté, mieux on comprend les autres et les rouages du monde autour, plus on est apte à vivre sereinement en accord avec ces autres et soi-même. Si je crois que l’élévation passe nécessairement par l’ouverture, la réflexion, la compréhension et la connaissance (et non l’érudition), elle ne va pas sans l’humilité, la reconnaissance altruiste et la tolérance. Retour à l’histoire de coeur, toujours.

Je n’ai pas réellement de conclusion à apporter à toutes ces questions parce que je crois, au fond, que ce serait bien inutile de poser des points finaux à des idées en mouvement. Mais il faut que je vous dise quand même que, ce soir là, quand on a tous retourné nos feuilles, j’ai découvert que G. avait dessiné la même diagonale que moi.

Et vous, si vous étiez en face de C. et qu’elle vous demandait « dessine-moi ce que tu attends de la vie », il y aurait quoi sur votre feuille de papier ? Une famille, une maison, un chemin, un sac à dos, un avion ?

Photographe

Capture d’écran 2015-10-22 à 00.53.10Je ne sais pas bien par où commencer mais ça y est, la mise en ligne de mon site fabriqué de mes blanches mains officialise aujourd’hui mon entrée dans le monde de la photographie professionnelle. Je suis tiraillée entre l’envie d’affirmer que ce n’est pas grand chose et celle d’en tirer un peu de fierté. Je fais partie de ceux qui pensent que la vie est faite pour être explorée au gré des aspirations, qu’il est bon de prendre l’initiative de repenser l’équilibre entre vie professionnelle et passions personnelles et que tant qu’on est retenus par les fils de l’authenticité et du travail (presque) aucun saut dans le vide ne peut nous résister. Depuis septembre, j’ai fait le choix de vivre des mots et des images, mes deux grands amours. Et jusqu’à présent, je ne regrette rien. Tout comme Rome ne s’est pas faite en un jour, j’ai conscience qu’il faudra à cette nouvelle activité du temps pour opérer les ajustements nécessaires, mais j’ai choisi de consacrer à ce projet l’énergie qu’il mérite pour ne rien regretter le jour où je serais contrainte, pour une raison ou pour une autre, d’en tourner la page. Si j’en suis là aujourd’hui, c’est un peu grâce à ces personnes autour de moi que j’ai vues quitter le navire d’un quotidien qui ne les animait plus pour entreprendre et mûrir leurs propres projets, c’est aussi grâce à mes proches qui m’ont fait comprendre avec beaucoup de bienveillance que j’étais faite pour ça, et enfin un peu grâce à vous qui me suivez de plus en plus nombreux ici.

Alors, vous savez quoi ? Merci. Un immense merci. Un merci géant. Un merci plus grand qu’un éléphant.

Je vous donne donc rendez-vous ici. Et si vous souhaitez me soutenir en suivant ma nouvelle aventure au quotidien, vous êtes les bienvenus sur ma seconde page Facebook uniquement dédiée à la photo. Bien entendu, Le plus bel âge n’en sera nullement impacté, le blog reste fidèle à lui-même et n’est pas prêt de faire ses valises au profit d’un autre :)

Trinquons à l’aventure, les amis ! Et parions sur le fait que tout ça ne fait que commencer.

A : vous

BolAlors que le ciel d’octobre s’assombrit, emmitouflées dans nos manteaux d’hiver et valise à la main, commencent véritablement nos retrouvailles trop rares dans le hall de l’aéroport. Et lorsque l’avion décolle – je frémis toujours au moment où les roues quittent la piste, quand l’appareil s’incline direction trente milles pieds au-dessus du niveau de la mer -, tandis que je les entends parler de Bourdieu, je nous sais liées par la certitude que si les heures qui nous attendent sont comptées, elles contiennent en leur sein un peu d’éternité. Ce qu’il advint ensuite n’est qu’un nuage dense où l’on jurerait avoir vu des éclats de rires, des sourcils froncés, des conversations vives et des voix feutrées, des vélos lancés à toute allure dans les rues d’Italie, du thé brûlant, des cappuccinos, des pizzas et du chocolat, des yeux brouillés, des corps serrés. La vie. Perchées sur la brèche où se jouent les prémisses du deuil de tous les possibles et où à l’affirmation « c’est bon de savoir qui je suis » répond un écho de « cherche encore un peu », je les observe à la fois si fortes et si fragiles, entre pétillances et tourments, adultes à jamais et enfants pour toujours, mais si belles, si belles. Cicatrices cachées sous la peau, douleurs pansées, vagues à l’âme, mal de mer, la bienveillance remplit toute entière une pièce plongée dans le noir et si ce qui nous rassemble était de nature céleste et si nous avions eu les bonnes lunettes pour le voir, on aurait vu des filaments de lumière tendus de coeur à coeur, entortillés d’espoir, de présence assurée et de courage.

A vous, et aux autres qui êtes tout comme nous. Je vous souhaite d’être heureuses, de vivre entièrement, inconditionnellement, de vibrer sans retenue, de faire tomber les palissades qui entravent certains jours vos précieuses libertés, je vous souhaite d’être entourées, toujours, par vos essentiels piliers – amis, amours, enfants, parents, fratries, c’est vous qui choisissez -, je vous souhaite de croire en votre valeur – elle est indéfectible -, je vous souhaite de garder votre sens de la dérision et d’entretenir peut-être plus encore celui de la déraison. Autorisez-vous à douter, à pleurer, à trembler et même à perdre pieds, mais ne restez pas seules en tête à tête avec ce qui vous ronge, il y aura toujours des mains tendues pour vous réchauffer, pour vous relever. Parce qu’une vie ne se traverse pas seul, contrairement à ce que la culpabilité et les idées sombres nous soufflent au creux de l’oreille quand il fait nuit noire, parce que ce qui nous lie nous donne corps et nous assure d’exister, parce que vous comptez pour moi comme j’espère que je compte pour vous, parce que vous méritez chacune de vos chances et qu’on sera là pour panser vos plaies et veiller sur vos faiblesses, c’est juré. Soyez heureuses et portez vos petites et grandes joies sur vos visages, et tant pis pour la pudeur et la bienséance, le monde a besoin de sérénité et de gens heureux, y compris de ceux d’entre eux qui sont parfois malheureux. Je vous souhaite de croire en vous. Profondément. On n’a qu’une seule chance, bon sang, alors vivons-la coude-à-coude, pleinement vivants, tremblants, un peu fous. Fondamentalement.

(On m’a fait remarquer une certaine similitude avec ce célèbre texte de Jacques Brel, dans le ton employé dans cette adresse. Mon inconscient y a probablement puisé l’intention, ce sont des choses qu’il est bon de reconnaître, mais ces souhaits sont vieux comme le monde et j’éprouve chacun de ces mots et sentiments à leur égard, au vôtre aussi. Prenez soin de vous surtout.)

Love is easy

8J’ai le souvenir d’avoir lu un jour que nous traversions (presque) tous invariablement et successivement une série de phases déterminant le rapport à soi et à l’autre. En substance, l’auteur esquissait l’évolution du développement altruiste chez l’individu qui, mu par la nécessité de se construire en tant qu’être indépendant opérait un retour sur lui-même le temps qu’il s’assure d’exister. Cette phase individualiste, au cours de laquelle nous (permettez-moi de tous nous y inclure, ne fut-ce qu’un petit peu, par défaut et par facilité) percevons le monde au travers un filtre épais constitué en grande partie de nos propres affects, correspondrait à la vingtaine (par prudence, puisque je n’ai aucune compétence en psychologie, permettez-moi d’user volontairement du conditionnel). Le temps passant s’opère un glissement progressif au cours duquel nos coquilles s’amenuisent et, l’affirmation de soi aidant et la parentalité ne devant pas y être tout à fait étrangère, nous nous positionnons davantage dans le don que dans la réception.

Voilà. C’était quelque chose qui ressemblait à peu près à ça. Et je ne sais pas pourquoi j’ai cette tendance collée à la peau à vouloir tout expliquer rationnellement alors que je venais parler d’amour, simplement. Assurément plus proche des trente ans que des vingt, gagnée par une confiance que j’ai consolidée année après année, j’éprouve aujourd’hui un amour qui n’a plus aucun compte à rendre à l’égo, une tendresse vaste et diffuse pour ceux qui passent, restent et comptent dans ma vie. Une sorte de bienveillance qui ne connait pas de distinction d’âge, de genre et n’a que faire des liens du sang. Pendant de nombreuses années, j’ai fait ce rêve récurrent où je prenais dans mes bras les personnes qui me touchaient en plein coeur mais ne le savaient pas – du moins, je le crois. L’enlacement était réciproque, une histoire de peaux qui se frolent. C’était tout. C’était troublant, renversant, apaisant. Une petite poignée d’années plus tard, j’ai le coeur gonflé d’amour (et je sais que, tant que je respirerai, il ne s’arrêtera jamais de grandir celui-là) et si mes « Je t’aime » pudiques ne sont réservés qu’à Lui et à ma famille (il m’a fallu le temps mais on ne devrait jamais, jamais, reporter ces mots-là à plus tard, ils sont bien trop puissants), j’enlace sans (presque) plus réfléchir mes proches pour leur dire tout à la fois « je suis heureuse de te connaître », « j’espère que tu vas bien » et « sache que je veille sur toi ». Alors, si par hasard tu me croises au coin d’un jour, si tu n’as pas les mots pour te dire, si tu as passé une bonne journée, si les épreuves de la vie te mettent par terre, si tu as quelque chose de grand à m’annoncer, si tu as les joues brillantes et salées, si tu te souviens de moi, dépose ton armure, je crois qu’il reste de la place dans mes bras. Parce qu’au fond, depuis que j’ai découvert qu’il était si facile d’aimer, j’aimerais à jamais s’il-vous-plait ne faire plus que ça.

Et vous, est-ce que la manière dont vous aimez a grandi avec les années ?

(En bonus : la chanson que j’ai chantée à tue-tête toute la journée.)