Daily sprinkles

La mer en novembre

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Lorsque je ne vois plus clair sur ma route, lorsqu’il me semble traverser le temps en apnée, c’est qu’il est temps d’éteindre les lumières, d’ouvrir les fenêtres en grand, d’enfiler bottines et manteaux pour aller prendre l’air. C’est comme ça qu’après des mois à pédaler dans le trop plein (souvent) et dans le vide (parfois), j’ai éteint mon ordinateur, mis ma boîte-mail sous silence et on a pris la route vers la mer. En famille, comme avant.

Je dis souvent que je ne me sens jamais mieux que là où le ciel est immense, où le soleil n’a pas à se frayer un chemin entre les voitures et le béton, où l’air nous enveloppe et le vent se glisse partout. Depuis des années, je le sais : j’ai besoin d’espace, de silence et de vide. Parce que, s’il on n’y prend pas garde, tout devient rapidement trop, autour, dedans, dehors. Quelle cacophonie.

Sans surprise, j’ai retrouvé sur ces plages infinies le goût de photographier pour moi. J’ai retrouvé le ciel blanc, la mer grise et les bonshommes minuscules. J’ai retrouvé ma place, toute petite dans l’immense qui me dépasse, à regarder danser les oiseaux, à rire du rire de Tim lancé à l’assaut des dunes trop grandes pour lui, à trop peu dormir, à boire trop de café, à me nourrir du ciel noyé dans la mer elle-même noyée dans le sable, à marcher sur un très grand miroir, entourée de ceux qui comptent. L’essentiel, vraiment.

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Ensuite, le portrait.

Pèrefilsduo1Le portrait est un sujet récurrent dans mes songes et mes projets ces derniers temps. Et je crois que si je suis photographe aujourd’hui, c’est pour et grâce à lui. Je l’aime simple, brut, sans fards. J’aime qu’on y voit la peau manger et redistribuer la lumière, j’aime les sillons avec leurs ombres emprisonnées dedans, des ombres qui parlent du temps, le rose de la bouche, l’éclat dans les iris. Un visage plein vaut tous les décors, il est rempli d’être, il dit la filiation – le nez du père, les yeux de la mère, la fossette qui saute les générations -, il dit un peu d’où l’on vient mais certainement pas où l’on va. Le portrait est rempli de l’avant, la suite reste un mystère. On dit que mon tout petit amour me ressemble, moi j’y vois beaucoup de son père, mon amour grand. Le bleu d’abord, les lèvres et le menton. Ces images me sont précieuses comme aucune autre, loin des théâtres verdoyants ou étincelants. Juste un visage, un point c’est tout, c’est déjà grand.

 

Fragment

J’ai longtemps cru être guidée à travers la vie par une quête absolue, universelle et nécessaire de la vérité. Une vérité multiple, plurielle, protéiforme, qu’il nous est donné d’approcher – sans jamais la toucher vraiment – dans le temps imparti d’une vie. Les vérités surgissent comme des éclairs de lumière sis dans de minuscules fragments de jour. Une multitude d’intuitions unies par leurs échos qui se répondent, entrelacées jusqu’à former une toile vibratoire et profonde, liens de soie jetés de point à point : quand soudain tout s’accorde et fait sens, quand tout s’aligne au La d’un diapason. Dense. Dense. Danse.

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Un an

1anUn soir de septembre, mon tout petit, tu es venu au monde sans pleurs : deux yeux noirs attentifs, poids plume, mon minuscule, ta peau sur ma peau, temps suspendu, tout juste né, enveloppé dans une couverture blanche sur le coeur de ton père, y avait dans cette chambre l’esquisse des premiers mots d’une histoire sans paroles – les mots ne sont pas assez – qu’on s’envoyait avec les yeux. Amoureux.

Puis les heures et les jours et les mois sont passés. Il y a eu ton souffle lent, endormi, dans nos bras, les nuits serrés l’un contre l’autre, tes yeux clos, tes joues rondes dans le noir, ton regard et ta peau chiffonnée au petit matin, ton corps apaisé entre nous, nos cabanes dans les draps, les heures inombrables porté tout contre moi. Il y a eu les néné, les den’dé, les mama, les papa, les bababa. Il y a eu tes jeux de cache-cache, ton sourire à sept dents, ton regard qui brille au son de la musique, tes petites mains agiles, tes grands éclats de rire – Ah ! Ce rire ! Il y a eu tes biscuits partagés, machouillés, tes coucou, tes tope-là, ton babillage et tes grands gestes avec les bras. Mon oiseau koala. Il y a eu nos escapades tous les trois, le ciel tantôt chargé de sel, de cigales et de vent, nos petits-déjeuners à l’aube sur la grande table en bois, nos longues promenades d’hiver, ta peau rose d’été.

Et entre nous, sans le dire, ce serment indélébile : ce lien triangulaire qui nous unit ton papa et toi et moi, c’est pour toute la vie mais surtout – surtout ! – au-delà.

Automne-2017-7

L’ \a.ˈma.re\

Septembrepluie-2

J’ai vécu dans une feuille de hêtre, dans l’écorce d’un chêne, dans le sceptre d’un pharaon, dans le très haut, dans le très bas, dans la glace d’un Pôle, dans la main d’un moine copiste, dans le vaste Océan, dans le coeur bleu d’un enfant roi. J’ai vécu au Nord magnétique, sur d’autres planètes, d’autres cailloux, dans d’autres étoiles peut-être. J’ai vu du Monde, et toi aussi, t’en souviens-tu ? Nous sommes un peu de nos mères, un peu de nos pères, nous portons dans nos chairs un peu de tous ceux du passé, chargés d’Histoire et de mots : traversés d’Univers.

Je porte en moi l’énergie du Big Bang et les vibrations d’un Monde où le temps, structurel et structurant seulement, n’existe pas. On naît, on vit, on reconstruit les noeuds, on raccommode ce qui nous lie et nous rassemble, on cherche à tâtons comme des aveugles – mobilisant tous nos sens – ce qui et ceux qui nous ressemblent. On meurt aussi.

On bâtit des ponts, de moi à vous, de toi à moi, de vous à eux, on construit des échelles, on édifie des cathédrales pour s’en aller toucher le ciel. « On s’élève », qu’on dit, pour saisir l’invisible, le feu fondamental qui, nécessairement, doit se nicher là-haut car la vérité est légère, forcément, délestée de la boue prise dans nos bottes de terriens. Car elle est nécessaire.

Nous sommes des égarés, elle est l’amarre, l’ « amare », l’ \a.ˈma.re\, l’a-ma-ré. Dans son essence elle est fugace. Elle seule connaît nos âmes nues à marée basse.

Septembrepluie-1