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9h, le matin.

Lematin-1

9h, l’air est saturé de café-croissant, balet du petit monde qui se presse, s’embrasse et se salue au grand matin. Celui-là prend la mesure du monde, des battements qui l’agite heure par heure, les journeaux bavards dans toutes les langues posés entre les miettes de pain. Plus loin deux amies s’entretiennent d’on ne sait quoi, les visages penchés l’un vers l’autre, à se toucher presque, dans une grande confidence ponctuée d’expressions entendues et de regards plissés. Il y a celui qui, cheveux et sourire blancs, s’installe à 10h à ma table (la même, toujours) entreprend le temps d’un café de m’enseigner ce qu’il sait sur les lois et le sens qui régissent la vie, « Bonjour ma copine du matin ! ». Me parle d’entropie, d’amour maternel et de pays lointains aussi. Un autre, à côté, s’étire, les yeux mi-clos, enfouit ses traits chiffonnés dans ses grandes mains. Ont-ils fait de beaux rêves ? Ont-ils bien dormi ? Avez-vous vu, hier ? Que fais-tu dans la vie ?

Je confesse un amour singulier pour les bistrots anonymes aux premières heures du jour. Mélange de frénésie, d’esprits ensommeillés, de café allongé, tiède et léger (sacrilège, c’est comme ça que je l’aime). Valse des âmes brouillées, de tous âges, reliées, on porte à nos lèvres dans un même geste une tasse blanche, on se croise dans de l’ouate sans se voir.

Ces matins-là, ces lieux qui n’appartiennent pas plus à tout le monde qu’à personne sont le théâtre d’une humanité ordinaire, rassurante comme une étreinte, chaude comme les croissants au beurre. Triviale, simple, splendide. Pleine, multiple et légère.

Lematin-2

Juillet, mes amours.

Tu les entends, les cigales cachées dans les aiguilles de pins qui chantent à travers vignes à travers champs, tu l’aperçois le soleil, tu le sens le Mistral qui s’immisce partout : dans tes cheveux, entre tes doigts, au creux de nos ventres, qui glisse sur les toit ? Les yeux clos, il me bouscule, me berce et me traverse. Perméable et poreuse même, j’appartiens à la terre nourricière et au vent emmêlé dans les oliviers, tiède comme le revers d’une main sur la joue le matin, vêtu de soleil encore. Ici je me nourris de calme, d’amour et de lenteur, de silence, de blanc et de lumière.

Le temps nous est compté, on le sait. alors on s’applique chaque jour à l’essentiel, une lenteur et une langueur nécessaires. Ses joues roses pleines de sommeil et sa bouche rouge coloriée à l’abricot : ce qui est important. Dieu qu’il était temps.

L’eau du ciel tout entière

Juin-16

Vingt-quatre degrés, pieds nus dans mes toiles blanche, une goutte dévale du ciel. Puis une autre, qui la suit, et une autre encore. Le déluge tombe à point nommé, à poings serrés. La pluie vient, qui purifie et me soustrait un temps à mes ennuis. On ne se cache pas des torrents d’été sous une ombrelle, non, on les mange la bouche ouverte, on les accueille comme des Saluts. Pourtant, on aime haïr la pluie au moins autant qu’elle nous manque. On dit « je manque d’air » et on ne voit pas tout l’air glissé entre et en dedans des larmes de ce géant céleste. Le ciel. On sait rarement ce qui se cache derrière les voiles, mais on peut le chercher, le toucher dans un rêve salé comme la mer. C’est un devoir – humain – que celui de scruter au-delà des apparences, d’aller fouiller toujours un peu plus loin.

La pluie nourrit la flore et l’animal, elle est faiseuse de vie. Alors aujourd’hui j’ai laissé dans ma poche mon petit parapluie.

(Ou peut-être qu’en vérité je l’avais oublié, vous savez, mais j’ai voulu me faire croire que c’était une bonne idée.)

Brève de juin : le matin.

Juin-9

C’est un matin d’été, les corps moites s’étirent dans le coton. J’ai comme des poussières de sommeil accroché au bout des cils, il m’étreint et c’est comme un souffle sur les akènes des dents-de-lion. La rue sent le café au lait et le savon, les chemises amidonnées brillent dans le soleil déjà haut. Le solstice rend les jours interminables et les gens beaux. Parce qu’ils sont légers, ceux qui ont l’intuition que tout recommence quand s’amorce la descente lente jusqu’à l’azimut de Décembre. Juin nous enjoint à vivre un peu plus libres, ça nous titille, on ne sait pas, on se laisse faire, c’est comme ça.

La loi de l’entropie et l’ordre de minuit

Juin-6Je crois aux départs, aux renouveaux, aux autres chances. Il y a les bonnes intentions, les voeux profonds et l’ancrage tout au fond. Et il y a, faisant face, la grande tornade du quotidien, successions de routines bien huilées, désordonnées – rien n’empêche -, grand bazar chronophage où l’important parfois m’échappe. A me retrouver là, un soir, je ne sais plus, comment dormir, comment on (s’) inspire, comment ralentir la cavale et les battements de coeur, comment changer mon bâteau-pirate en une fière caravelle, forte et voiles-au-vent, droit devant. Dites-moi, comment ?

C’est toujours la même ritournelle, c’est un peu de magie qui me cueille, étourdie, dans la nuit qui commence. Ouvrir les fenêtres sur les bêtes noires, ouvrir les armoires, les portes, les draps, les tracas, les tiroirs. Et chemin faisant c’est le vide, alors, qui se glisse à la place de ce qui ne compte pas, c’est le rien qui triomphe sur les terres où l’inutile rend les armes. Les heures passent, denses. Il est 3h – tôt ou tard – quand je lève les yeux sur le champ de bataille. Les murs et les plans sont aussi dépouillés que ma tête y voit un peu plus clair. Et puisque l’entropie toujours nous rattrappe, avant que la grande vague ne balaie ma vaste plage à marrée basse, j’y grave à la hâte mais en gros caractères ce qui me mue, ce qui m’émeut, ce qui m’enivre. (Bonsoir Morphée,  je vais dormir.)

Affiche : Birds par Dieter Braun, via Juniqe