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Un an

1anUn soir de septembre, mon tout petit, tu es venu au monde sans pleurs : deux yeux noirs attentifs, poids plume, mon minuscule, ta peau sur ma peau, temps suspendu, tout juste né, enveloppé dans une couverture blanche sur le coeur de ton père, y avait dans cette chambre l’esquisse des premiers mots d’une histoire sans paroles – les mots ne sont pas assez – qu’on s’envoyait avec les yeux. Amoureux.

Puis les heures et les jours et les mois sont passés. Il y a eu ton souffle lent, endormi, dans nos bras, les nuits serrés l’un contre l’autre, tes yeux clos, tes joues rondes dans le noir, ton regard et ta peau chiffonnée au petit matin, ton corps apaisé entre nous, nos cabanes dans les draps, les heures inombrables porté tout contre moi. Il y a eu les néné, les den’dé, les mama, les papa, les bababa. Il y a eu tes jeux de cache-cache, ton sourire à sept dents, ton regard qui brille au son de la musique, tes petites mains agiles, tes grands éclats de rire – Ah ! Ce rire ! Il y a eu tes biscuits partagés, machouillés, tes coucou, tes tope-là, ton babillage et tes grands gestes avec les bras. Mon oiseau koala. Il y a eu nos escapades tous les trois, le ciel tantôt chargé de sel, de cigales et de vent, nos petits-déjeuners à l’aube sur la grande table en bois, nos longues promenades d’hiver, ta peau rose d’été.

Et entre nous, sans le dire, ce serment indélébile : ce lien triangulaire qui nous unit ton papa et toi et moi, c’est pour toute la vie mais surtout – surtout ! – au-delà.

Automne-2017-7

L’ \a.ˈma.re\

Septembrepluie-2

J’ai vécu dans une feuille de hêtre, dans l’écorce d’un chêne, dans le sceptre d’un pharaon, dans le très haut, dans le très bas, dans la glace d’un Pôle, dans la main d’un moine copiste, dans le vaste Océan, dans le coeur bleu d’un enfant roi. J’ai vécu au Nord magnétique, sur d’autres planètes, d’autres cailloux, dans d’autres étoiles peut-être. J’ai vu du Monde, et toi aussi, t’en souviens-tu ? Nous sommes un peu de nos mères, un peu de nos pères, nous portons dans nos chairs un peu de tous ceux du passé, chargés d’Histoire et de mots : traversés d’Univers.

Je porte en moi l’énergie du Big Bang et les vibrations d’un Monde où le temps, structurel et structurant seulement, n’existe pas. On naît, on vit, on reconstruit les noeuds, on raccommode ce qui nous lie et nous rassemble, on cherche à tâtons comme des aveugles – mobilisant tous nos sens – ce qui et ceux qui nous ressemblent. On meurt aussi.

On bâtit des ponts, de moi à vous, de toi à moi, de vous à eux, on construit des échelles, on édifie des cathédrales pour s’en aller toucher le ciel. « On s’élève », qu’on dit, pour saisir l’invisible, le feu fondamental qui, nécessairement, doit se nicher là-haut car la vérité est légère, forcément, délestée de la boue prise dans nos bottes de terriens. Car elle est nécessaire.

Nous sommes des égarés, elle est l’amarre, l’ « amare », l’ \a.ˈma.re\, l’a-ma-ré. Dans son essence elle est fugace. Elle seule connaît nos âmes nues à marée basse.

Septembrepluie-1

Saisons

Automne-1

On dit « il faut se protéger de la pluie, des orages, il faut fermer la porte et se cloîtrer dans nos maisons les jours de grand vent ». Alors on s’exécute, les corps serrés devant l’âtre, les yeux secs de s’être trop égarés dans les flammes des bougies, on noie nos âmes grises – bleues brouillard – dans le feu brûlant. Incandescent, le feu qui tempère, qui apaise, qui dégèle nos peurs glacées. Sans rien dire, on glisse sur le bois tendre et sec à pas feutrés, comme des chats, la peau nue de nos pieds, sans éclat particulier mais douce et vivante comme le papier.

On dit « y a plus de saison » et puis, dans un même souffle, au fond, « c’est bon quand tout recommence ». Car toujours l’univers, cyclique, nous rappelle à sa danse : même théâtre, traits plus vieux mais coeurs plus grands. On n’en finit jamais d’osciller, charriés par des courants qui nous élèvent comme des loups, nous soulèvent et nous murmurent à travers. Dis-moi, le Temps qui passe, sommes-nous meilleurs qu’hier ?

9h, le matin.

Lematin-1

9h, l’air est saturé de café-croissant, balet du petit monde qui se presse, s’embrasse et se salue au grand matin. Celui-là prend la mesure du monde, des battements qui l’agite heure par heure, les journeaux bavards dans toutes les langues posés entre les miettes de pain. Plus loin deux amies s’entretiennent d’on ne sait quoi, les visages penchés l’un vers l’autre, à se toucher presque, dans une grande confidence ponctuée d’expressions entendues et de regards plissés. Il y a celui qui, cheveux et sourire blancs, s’installe à 10h à ma table (la même, toujours) entreprend le temps d’un café de m’enseigner ce qu’il sait sur les lois et le sens qui régissent la vie, « Bonjour ma copine du matin ! ». Me parle d’entropie, d’amour maternel et de pays lointains aussi. Un autre, à côté, s’étire, les yeux mi-clos, enfouit ses traits chiffonnés dans ses grandes mains. Ont-ils fait de beaux rêves ? Ont-ils bien dormi ? Avez-vous vu, hier ? Que fais-tu dans la vie ?

Je confesse un amour singulier pour les bistrots anonymes aux premières heures du jour. Mélange de frénésie, d’esprits ensommeillés, de café allongé, tiède et léger (sacrilège, c’est comme ça que je l’aime). Valse des âmes brouillées, de tous âges, reliées, on porte à nos lèvres dans un même geste une tasse blanche, on se croise dans de l’ouate sans se voir.

Ces matins-là, ces lieux qui n’appartiennent pas plus à tout le monde qu’à personne sont le théâtre d’une humanité ordinaire, rassurante comme une étreinte, chaude comme les croissants au beurre. Triviale, simple, splendide. Pleine, multiple et légère.

Lematin-2

Juillet, mes amours.

Tu les entends, les cigales cachées dans les aiguilles de pins qui chantent à travers vignes à travers champs, tu l’aperçois le soleil, tu le sens le Mistral qui s’immisce partout : dans tes cheveux, entre tes doigts, au creux de nos ventres, qui glisse sur les toit ? Les yeux clos, il me bouscule, me berce et me traverse. Perméable et poreuse même, j’appartiens à la terre nourricière et au vent emmêlé dans les oliviers, tiède comme le revers d’une main sur la joue le matin, vêtu de soleil encore. Ici je me nourris de calme, d’amour et de lenteur, de silence, de blanc et de lumière.

Le temps nous est compté, on le sait. alors on s’applique chaque jour à l’essentiel, une lenteur et une langueur nécessaires. Ses joues roses pleines de sommeil et sa bouche rouge coloriée à l’abricot : ce qui est important. Dieu qu’il était temps.