Nos ascensions nécessaires

Elevation-1

Un de ces soirs où l’on avait déposé nos coeurs sur la table, toutes failles dehors et grands rêves en avant, on a étalé les feutres de couleurs devant nous et C. nous a demandé de représenter sur une feuille de papier ce qu’on attendait de la vie. En premier lieu et sans trop réfléchir, j’ai dessiné un escalier en travers de la page. Un chemin non linéaire qui part de la gauche vers la droite et qui pointe vers le haut. Avec G. à mes côtés, en pleine ascension, des amis autour de nous, des piles de livres, un appel au voyage et un désir d’enfant, pour le jour où on se donnerait le temps. En vérité, on ne voyait au premier coup d’oeil que cet escalier rouge, diagonale assurée sur laquelle il ne restait qu’à hisser les éléments satellites. Et au moment d’expliquer aux autres ce que tout cela signifiait, je me suis entendue dire que mon plus grand but dans cette vie était d’évoluer, de grandir, de faire de mon mieux. De m’élever.

D’où nous vient ce besoin de nous élever ? Et que signifie, au juste, l’élévation ? S’élever par rapport à quoi, à qui, pour qui et pourquoi ? Une partie de la réponse réside peut-être dans notre nature de consciences en mouvement. Nous sommes conditionnés pour nous réajuster sans cesse, que ce soit sous la pression externe (les autres et l’environnement) ou interne (du fait de l’évolution et de la redéfinition consciente et volontaire de nos propres valeurs). Parce que nous sommes des êtres sociaux, le jeu de l’oscillation vers le « mieux » assure au moins en partie la cohésion de nos sociétés qui ont désespérément besoin d’évoluer pour subsister et assurer leur continuité. Mais qu’est-ce que c’est le mieux ? Et, d’ailleurs, existe-t-il quelqu’un légitime et en mesure de seulement définir ce qu’est le Bien ?

Il me semble que le désir d’élévation est étroitement lié à notre obsession individuelle et très actuelle pour la liberté (suivie de près par la vérité). Liberté de faire nos propres choix, liberté de nous informer et d’agir en conséquence, liberté de faire de notre vie ce que bon nous semble. Pour autant, cette liberté ne peut s’émanciper d’impératifs élémentaires qui nous assurent de vivre ensemble dans une paix relative, sinon nous nous marcherions tous sur la tête.

Je crois qu’on tient là une clé de l’élévation comme je la conçois (et non comme elle l’est dans l’absolu, puisque l’absolu n’existe plus dès lors qu’on se met à réfléchir) : plus on cherche à se connaître soi, plus on aspire à la liberté, mieux on comprend les autres et les rouages du monde autour, plus on est apte à vivre sereinement en accord avec ces autres et soi-même. Si je crois que l’élévation passe nécessairement par l’ouverture, la réflexion, la compréhension et la connaissance (et non l’érudition), elle ne va pas sans l’humilité, la reconnaissance altruiste et la tolérance. Retour à l’histoire de coeur, toujours.

Je n’ai pas réellement de conclusion à apporter à toutes ces questions parce que je crois, au fond, que ce serait bien inutile de poser des points finaux à des idées en mouvement. Mais il faut que je vous dise quand même que, ce soir là, quand on a tous retourné nos feuilles, j’ai découvert que G. avait dessiné la même diagonale que moi.

Et vous, si vous étiez en face de C. et qu’elle vous demandait « dessine-moi ce que tu attends de la vie », il y aurait quoi sur votre feuille de papier ? Une famille, une maison, un chemin, un sac à dos, un avion ?