A : vous

BolAlors que le ciel d’octobre s’assombrit, emmitouflées dans nos manteaux d’hiver et valise à la main, commencent véritablement nos retrouvailles trop rares dans le hall de l’aéroport. Et lorsque l’avion décolle – je frémis toujours au moment où les roues quittent la piste, quand l’appareil s’incline direction trente milles pieds au-dessus du niveau de la mer -, tandis que je les entends parler de Bourdieu, je nous sais liées par la certitude que si les heures qui nous attendent sont comptées, elles contiennent en leur sein un peu d’éternité. Ce qu’il advint ensuite n’est qu’un nuage dense où l’on jurerait avoir vu des éclats de rires, des sourcils froncés, des conversations vives et des voix feutrées, des vélos lancés à toute allure dans les rues d’Italie, du thé brûlant, des cappuccinos, des pizzas et du chocolat, des yeux brouillés, des corps serrés. La vie. Perchées sur la brèche où se jouent les prémisses du deuil de tous les possibles et où à l’affirmation « c’est bon de savoir qui je suis » répond un écho de « cherche encore un peu », je les observe à la fois si fortes et si fragiles, entre pétillances et tourments, adultes à jamais et enfants pour toujours, mais si belles, si belles. Cicatrices cachées sous la peau, douleurs pansées, vagues à l’âme, mal de mer, la bienveillance remplit toute entière une pièce plongée dans le noir et si ce qui nous rassemble était de nature céleste et si nous avions eu les bonnes lunettes pour le voir, on aurait vu des filaments de lumière tendus de coeur à coeur, entortillés d’espoir, de présence assurée et de courage.

A vous, et aux autres qui êtes tout comme nous. Je vous souhaite d’être heureuses, de vivre entièrement, inconditionnellement, de vibrer sans retenue, de faire tomber les palissades qui entravent certains jours vos précieuses libertés, je vous souhaite d’être entourées, toujours, par vos essentiels piliers – amis, amours, enfants, parents, fratries, c’est vous qui choisissez -, je vous souhaite de croire en votre valeur – elle est indéfectible -, je vous souhaite de garder votre sens de la dérision et d’entretenir peut-être plus encore celui de la déraison. Autorisez-vous à douter, à pleurer, à trembler et même à perdre pieds, mais ne restez pas seules en tête à tête avec ce qui vous ronge, il y aura toujours des mains tendues pour vous réchauffer, pour vous relever. Parce qu’une vie ne se traverse pas seul, contrairement à ce que la culpabilité et les idées sombres nous soufflent au creux de l’oreille quand il fait nuit noire, parce que ce qui nous lie nous donne corps et nous assure d’exister, parce que vous comptez pour moi comme j’espère que je compte pour vous, parce que vous méritez chacune de vos chances et qu’on sera là pour panser vos plaies et veiller sur vos faiblesses, c’est juré. Soyez heureuses et portez vos petites et grandes joies sur vos visages, et tant pis pour la pudeur et la bienséance, le monde a besoin de sérénité et de gens heureux, y compris de ceux d’entre eux qui sont parfois malheureux. Je vous souhaite de croire en vous. Profondément. On n’a qu’une seule chance, bon sang, alors vivons-la coude-à-coude, pleinement vivants, tremblants, un peu fous. Fondamentalement.

(On m’a fait remarquer une certaine similitude avec ce célèbre texte de Jacques Brel, dans le ton employé dans cette adresse. Mon inconscient y a probablement puisé l’intention, ce sont des choses qu’il est bon de reconnaître, mais ces souhaits sont vieux comme le monde et j’éprouve chacun de ces mots et sentiments à leur égard, au vôtre aussi. Prenez soin de vous surtout.)