Le Sens qui s’était égaré

Manteau1Mardi, le corps usé, le coeur fou et les joues creusées, j’émerge d’une nuit rythmée par l’angoisse et les insomnies. Je me lève et je ne peux plus. Je suis là, debout dans le petit matin sombre, je grelotte, je tremble et j’ai tout oublié. Le réveil serein, la routine de l’aube, le bus à prendre, toujours le même, vers cet endroit auquel je n’appartiens pas, le masque à enfiler, les dents serrées, l’ordinateur à allumer, les feuilles à perforer et les mails à consulter. Je suis debout dans le matin, le soleil se lève, le ciel s’embrase, et le Sens m’a échappé.

C’est terrible, à mon âge, de n’avoir rien vu venir. D’avoir la vie devant soi, une santé exemplaire, mais de lever le nez un matin au pied du mur et de mesurer l’ampleur du mensonge érigé pour me protéger du danger, de l’incertitude, pour me garantir une sécurité illusoire, pour me trouver des excuses et éviter de me frotter trop fort à la vie qui pique, brûle, renverse et tue. Ce matin-là, j’ai la mer au bord des yeux et la furieuse envie de tout envoyer valser pour aller prendre l’air. Parce que je sais, au fond, que si la vie peut faire mal, elle berce, enflamme, transporte et fait danser les coeurs, aussi.

Pour la première fois, mon corps m’enjoint à m’arrêter. Alors, j’avise la cime d’un arbre, prends de la hauteur et contemple le chemin tortueux que je viens de traverser. J’ai un peu le vertige mais je reste perchée là, le temps de décider de quel côté entamer le chantier de la vie à venir. (…) Plus tard, le vent s’engouffre en moi et je sais qu’il me faut déjà repartir. Laisser tomber les barrières, défaire les liens trop lourds, suivre mon instinct et tracer mon chemin sans trop réfléchir. Parce que si la passion dévore, alors !

Lundi. Devant une limonade, E. ne sait plus si elle doit rester pour finir ce qu’elle a commencé ou tout quitter pour un avenir qui lui ressemble un peu. Vendredi. A. a été ballotée d’un travail à un autre et décide, pour la première fois depuis un moment, de s’accorder le temps de respirer. Samedi. V. a fixé l’échéance à décembre, pas plus loin. Samedi, plus tôt. C. s’est affranchi pour de bon de la quête de sécurité « qui n’existe pas ». Parce que la vie, bon Dieu !, c’est maintenant. Drôle de génération que celle qui ne sait pas mentir, qui court après le Sens et craint – bien trop souvent – de ne pas Devenir.

Ce soir pourtant, je ferme les yeux, compte jusqu’à trois et décide d’avoir foi en l’avenir. S’il faut sauter, je sauterai. Et s’il faut trembler, je tremblerai. Ce soir, mon histoire sur le dos, je guette la girouette et m’éloigne du sentier, prête à fouler les ronces parce que, « Pourvu qu’on ait l’ivresse ! », il nous faut avancer.