La vie au salami

soigne13

Les yeux plongés dans un roman, je bringuebale au rythme du bus qui accélère, tourne, s’arrête et redémarre. Je laisse derrière moi une journée sans histoire – j’ai le vague à l’âme, juste un instant – et file tout droit vers la maison. Les pages tremblent, les mots vacillent au gré des bosses sur la route mais je m’accroche à ces deux personnages que je rêve de secouer et à qui j’ai envie de crier « Hé ! Vous. Au nom de quelle imprudence vous accrochez-vous au malheur comme des étoiles de mer au bois pourri des épaves qui gisent par cent mètres de fond ? ». C’est vrai ça, comment peut-on s’oublier jusqu’à ne plus parvenir à vivre qu’à travers l’autre ? Ces deux-là me fatiguent mais, pour une raison qui m’échappe, je m’accroche à la poignée de pages qu’il me reste à parcourir.

C’était sans compter sur cet homme qui s’invite à côté de moi, le genre qu’on ne voit pas trop, le genre gentil mais qui porte son casse-croute en bandoulière. Un casse-croute au salami. Et moi, je ne suis pas trop copine avec le saucisson fumé. Alors, naturellement, la vitesse, les tournants et le salami viennent à bout de ma concentration. Je ferme le livre blanc, le glisse dans mon sac et jette un oeil par la fenêtre. L’avenue défile, grise, un peu sale, la même presque tous les matins, la même presque tous les soirs.

Samedi me revient. Je pense à cette promenade nouvelle à travers les bois et les chemins de boue, de pavé, de cailloux. Je dis à G. « Tu vas trouver ça un peu niais, et ça l’est certainement. Nos promenades ressemblent un peu à notre vie à deux. Il y a toi devant, moi derrière, il y a les passages que tu m’aides à traverser, puis il y a toi qui traîne, moi qui coupe à travers, mais on finit toujours par marcher côte-à-côte, à un moment. On se tient la main, un peu, on se lâche, beaucoup, mais on ne se perd jamais vraiment de vue. Ca se tient, non ? Tu peux rigoler. » Alors on rigole, parce que rigoler, ça on sait faire. Puis il admet, pas trop sérieusement quand même, que ce n’est« pas tout à fait faux ».

Samedi, il y a mes plans pour une nouvelle vie qui ne tient qu’à une décision pas assez raisonnable, qu’à un coup de tête, un coup de folie, un coup de coeur. Il y a les pour, les contre, les nuances et les questions. Dimanche, au prix d’une belle bousculade, les contre ont finit par gagner. Mais la bataille livrée trois jours durant dans mon esprit a laissé sur mes lèvres un goût de « Je sais ce dont je suis capable, je sais ce dont j’ai envie ». Alors lundi, je suis là, dans ce bus – le même presque tous les matins, le même presque tous les soirs -, ce bus que j’emprunterai quelques semaines encore puisque je l’ai décidé, ce bus qui sent le salami mais ce bus qui m’emmène sur la route d’une vie – quelle chance ! – que je me suis choisie.